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Critique de Shipwreck

par bulgroz le mer. 30 janv. 2019 Staff

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Shipwreck

Janus est le dieu romain du commencement et de la fin, du passage à une nouvelle ère. Il est doté d’un visage double, lui permettant de voir derrière et devant à la fois, c’est sans doute pour cette raison que les scientifiques en charge de la mission « fuite en avant » ont nommé leur projet ainsi : Janus...

Le docteur Jonathan Charpentier, qui est en charge du mystérieux projet, reprend connaissance au début du récit, menacé par une bande de corbeaux bien décidés à lui picorer les yeux. Comme lui, nous ne comprenons pas très bien où on s’est crashé en ouvrant les premières pages. Tout ce qu’on sait, c’est que l’environnement à l’air plutôt hostile et que le docteur est mal en point (quasi noyé, le bras brûlé). Tout ce qu’il sait c’est que la mission ne s’est pas passée comme prévue, qu’un saboteur en est la cause et qu’il faut le rattraper.

Pendant la première moitié de l’histoire ce sentiment d’étrangeté et d’incompréhension sera accentué par les rencontres faites par le personnage principal et les discussions décousues qui s’en suivent : tout le monde semble le connaître et savoir ce qu’il fait là ; lui nettement moins, et nous… n’en parlons même pas ! L’utilisation récurrente de pages muettes et la composition des planches contribuent également à nous perdre. Le premier flashback, intervenant au troisième chapitre, est en cela une délivrance !

Les personnages secondaires sont tous plus tarés les uns que les autres et leurs occupations quotidiennes devraient toutes être condamnées par la convention de Genève. Pas de doute, nous sommes bien dans un monde étrange et étrangement dépeuplé.

Le début de Shipwreck m’évoque ceux de certains jeux vidéo post-apocalyptiques dans lesquels on ne comprend pas grand-chose, demandant un temps d'adaptation avant de maîtriser les commandes et dans lesquels on rebondit entre différents Personnages Non Jouables nous proposant des quêtes obscures et tenant des discours incohérents qu’on ne pigera qu’après dix heures de jeu, à condition de ne pas abandonner avant…Il faut accepter d’être perdu et se laisser porter par Warren Ellis qui sait exactement ce qu’il fait et où il veut nous emmener même si cela peut paraître assez artificiel parfois.

Quel soulagement d’entendre le héros dire, à la moitié du bouquin :

« C’est peut-être la première conversation que j’ai une chance de comprendre depuis que je suis ici » !

On se sent moins seul.

Une fois que le puzzle commence à se mettre en place, le message porté par le scénario se révèle et on assiste à une critique implicite de la lâcheté de l’humanité qui préfère fuir plutôt que d’affronter des problèmes dont elle est la cause. Ce qui trouve un écho particulier pour moi qui trouve aberrant d'entendre certaines personnes défendre l’idée que la Terre est déjà foutue, qu’il ne sert à rien d’essayer de combattre la pollution humaine,que la seule solution serait d’aller coloniser Mars ou la Lune… D’ailleurs, la mission du docteur Charpentier ne s’appelle-t-elle pas « fuite en avant » ?

L’humanité mérite-t-elle réellement d’être sauvée ?

Pas sûr, répond Ellis qui nous livre une fois de plus une vision très pessimiste et corrosive de l’humanité, dans un style plus intimiste que je ne lui connaissais pas.

Shipwreck a clairement pour but de désorienter ses lecteurs et pour ça, Warren Ellis est plutôt fortiche mais il laisse la part belle au dessinateur Phil Hester, qui propose un dessin brut et anguleux, n’hésitant pas une seconde lorsqu’il s’agit de tomber dans le gore. Le tout est encré à la Mignola, avec de larges aplats noir, créant un fort contraste avec la palette de couleurs, très large, alternant entre les tons sables et certains plus vifs, parfois carrément flashy, un combo assez fréquent ces derniers temps. L’ensemble contribue à développer une atmosphère angoissante, futuriste et rétro ou rien n’est caché, à la différence des ressorts scénaristiques. Le format du livre, généreux en hauteur rend tout à fait service aux grandes cases contribuant là encore à l’immersion du lecteur.

Les amateurs de comics seront sans aucun doute attirés par le tandem à l’œuvre : Warren Ellis n’est plus à présenter et c’est une bonne nouvelle que l’éditeur marseillais étoffe son catalogue avec l’un de ses titres !

Néanmoins, les habitués du scénariste pourront être décontenancés par Shipwreck qui est, je pense, un récit clivant.

La volonté d’Ellis de créer une histoire obscure et étrange apparaît parfois trop clairement, à tel point qu’on se demande si c’était cela son but principal et que l’histoire est venue ensuite, ou s’il avait un message à faire passer et que l’étrange est au service dudit message…

Certains artifices servant à développer cette atmosphère paraissent parfois trop évident : personnages improbables exécutant des tâches qui le sont encore plus, rencontrés dans des contextes sans aucun sens… Bref, pour le lecteur, ça passe ou ça casse.

Pour moi c’est passé car la lecture est rapide, la partie graphique de haute volée et le récit suffisamment bien écrit pour que l’on accepte rapidement de se laisser porter par l’étrangeté, sachant bien que les enjeux se dévoileront rapidement puisque le docteur Charpentier est dans le même état d’incompréhension que nous.

En parlant du docteur, pourquoi l’éditeur a-t-il opté pour la traduction littérale de son nom, lui qui s’appelle Jonathan Shipwright dans la version originale ? « Shipwright » signifie en effet « charpentier », mais spécialisé dans la construction de navires… Un charpentier de marine, donc. Ce nom n’est évidemment pas choisi au hasard par Ellis, connu pour l’importance accordée au vocabulaire. Comme s’il laissait l’interprétation libre concernant le titre, le terme « shipwreck » pouvant aussi bien désigner le naufrage du vaisseau du docteur ou le docteur lui-même si on traduit le titre par « épave ». Ce qui colle bien avec l’idée que le héros se fait de lui-même.

Shipwreck est pour moi un bon récit de SF qui sans être post-apocalyptique ou dystopique (ce qui est rare de nos jours) parvient à critiquer l'humanité qui, non contente de foutre en l'air sa planète, pense tranquillement aller en flinguer d'autres histoire de fuir ses responsabilités. Shipwreck se lit vite mais surtout il se lit deux fois.

En bref

Shipwreck n'est sans doute pas la meilleure création de Warren Ellis, mais elle vaut le coup d’œil. C'est un très bon récit de science-fiction, très bien dosé. L'étrangeté et le sentiment d'égarement que l'on ressent au début peuvent en fatiguer (voire agacer) certains, mais c'est une lecture courte dynamique. Les enjeux du récit se dévoilent finalement assez rapidement, à condition d'être attentif aux signes laissés ici et là. Phil Hester au dessin livre également un travail remarquable et très bien mis en couleur

7
Positif

Le récit mystérieux se dévoilant petit à petit

Le tandem de choc aux manettes

L'écriture assez fine

Les beaux dessins bien mis en couleurs

Le message d'Ellis

Negatif

L'ambiance étrange parfois trop artificielle

Les quelques maladresses de traduction

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