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Critique de Une femme et la guerre

par Tampopo24 le jeu. 5 déc. 2019 Staff

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Il hait la femme qu'il aime

Voici une lecture assez atypique pour moi offerte pour les éditions Picquier qui se proposent dans ce volume de regrouper à la fois les deux nouvelles d'Ango Sakaguchi Une femme et la guerre et son interprétation sous forme de manga par Yôko Kondô, déjà connue pour Dix nuits dix rêves chez le même éditeur. C'est donc un objet livre qui tranche avec ce que l'on trouve dans les publications manga habituelles entre son format plus grand que celui des seinen, son absence de jaquette et sa lecture à double sens (un côté pour le manga, l'autre pour les nouvelles).

J'ai été attirée par ce titre car on y parle de la vie d'une femme japonaise pendant la Seconde Guerre Mondiale et que j'ai beaucoup aimé Dans un recoin de ce monde de Fumiyo Kouno sur ce même thème. Sauf qu'ici, le parti pris est très différent, c'est plus la vie d'une femme et son amant que l'on suit. Et quelle femme ! Puisqu'il s'agit d'une ancienne prostituée marquée à vie par ce qu'elle a vécu. Le titre n'a donc rien à voir avec celui que je cite plus haut et que j'avais adoré.

L'histoire peut se lire à trois niveaux. Il y a d'abord la vision d'un certain quotidien pendant la guerre. Puis la vie de cette femme, ancienne prostituée. Et enfin sa relation si particulière avec son mari-amant. En ce qui concerne le premier point, j'ai retrouvé les éléments du quotidien découvert dans Dans un recoin de ce monde : les restrictions, le marché noir, la tenue des femmes, les abris anti-bombardement, les chefs de quartier, etc. Sauf qu'ici rien n'est vraiment expliqué et que pour quelqu'un ne connaissant pas déjà un peu le sujet ça doit être un compliqué de tout comprendre. Je pense même que les lecteurs ont pu passer à côté de bien des éléments pourtant fort intéressants. C'est dommage ce manque d'accompagnement.

Ensuite, le récit fait à deux voix par cette femme et cet homme est assez étrange. Ils ont tous deux une relation très particulière, pas du tout dans la norme. Elle, ancienne prostituée et tenancière de bar, s'est mise en couple avec lui pour trouver une forme de protection pendant la guerre. Sauf qu'elle ne l'aime pas vraiment et que je doute qu'elle puisse aimer qui que ce soit. Elle a été trop blessée par la vie pour ça. L'autrice nous le fait très bien comprendre. C'est une femme qui n'arrive plus à éprouver le moindre plaisir charnel et qui pourtant ne peut s'empêcher de vouloir séduire. Elle est complètement cassée et seule les destructions autour d'elle la font vibrer, ce qui donne une lecture assez dérangeante quand on suit son quotidien et ses pensées. Lui, ancien client du fameux bar, se sert d'elle comme d'un exutoires à ses frustrations. Il aime qu'elle soit là et s'occupe de lui, et surtout il aime coucher avec elle. Le nombre de scènes de sexe est assez impressionnant au vu du nombre de pages même si celles-ci ne sont jamais dérangeantes, elles sont plutôt tristes, tout comme la relation des deux héros. Après je trouve que l'homme est sous exploité. On entend certes ses pensées mais ça ne suffit pas à lui donner de l'ampleur. Par exemple, on voit qu'il est écrivain ou du moins scénariste mais ce n'est pas du tout exploité, dommage.

Les dessins, eux, sont très simples et dans un sens servent bien l'histoire. Il y a peu de décors, les cases sont assez vides, ce qui fait que le regard du lecteur est focalisé sur les personnages et ce qu'ils font, et quand un décor apparaît c'est qu'il se passe quelque chose d'important le concernant. Cependant, je suis un peu frustrée devant la simplicité du trait et le manque d'originalité voire de personnalité de celui-ci, cela manque d'émotion. J'ai largement préféré celui de Fumiyo Kouno dans Dans un recoin de ce monde.

En ce qui concerne les nouvelles dont le manga est issu, Yôko Kondo les a vraiment librement adaptées ici. En fait, il a mixé le contenu des deux nouvelles, qui sont 2 textes portant chacun le point de vue d'abord de la femme puis de l'homme. Elle n'a pas pris les événements dans l'ordre des nouvelles mais a fait ses propres choix selon sa sensibilité. De la même façon, elle n'a pas repris les dialogues ou pensées tels quels mais les a interprétés à sa façon.

De ce fait, les deux sont assez complémentaires à lire même si j'ai préféré le manga à la nouvelle. Celle-ci a une langue très simple que j'ai trouvé un peu pauvre pour ma part. Ça va vite, oui on est dans une nouvelle, mais j'en ai lu où même dans ce format on avait pas ce sentiment de trop vite et où on parvenait à s'attacher aux personnages, ce qui n'est pas trop le cas ici. Est-ce dû à leur trop grande marginalité pour moi, ou est-ce dû à un manque de caractérisation, je vous laisserai juger. En attendant, je ne recommande pas de lire les deux à la suite comme je l'ai fait. Il peut y avoir un sentiment de répétition parfois qui pousse à avoir envie de sauter des passages...

En bref

J'ai été contente de faire cette découverte. Ça m'a permis de découvrir une nouvelle autrice de manga et un nouvel auteur de littérature japonaise mais aussi un nouveau point de vue sur le quotidien de cette guerre vue par des japonais lambda. Ainsi, j'ai pu confronter ce que j'ai lu ici avec ce que j'avais lu de par ailleurs. C'était enrichissant d'un point de vue historique, mais un peu pauvre d'un point de vue littéraire et graphique.

6
Positif

Une description réaliste de la vie quotidienne pendant la guerre

Un couple marquant

Du drame

Un format différent avec la possibilité de lire les nouvelles originales

Negatif

Un manque d'accompagnement sur les éléments historiques

Le personnage masculin sous exploité

Une héroïne dérangeante

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