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Critique de À la dérive

par Ben-Wawe le jeu. 1 janv. 2026 Staff

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Un road-trip émotionnel puissant marquant, qui plonge avec intensité et finesse dans le trouble adolescent

HiGraphics publie pour la première fois en France À la dérive, première œuvre de l'auteur Bryan Lee O'Malley initialement diffusée chez Oni Press en 2003. Principalement connu pour sa série Scott Pilgrim publiée entre 2004 et 2010, ultra populaire et adaptée au cinéma, en jeu-vidéo et en série animée, Bryan Lee O'Malley a d'abord commencé en illustrant la mini-série Hopeless Savage: Ground Zero de Jen Van Meter, mais c'est bien À la dérive qui est son premier travail entièrement personnel, et prélude à son immense saga.
HiGraphics nous propose ainsi une œuvre de jeunesse, certes, mais qui réunit déjà toutes les grandes qualités de l'auteur qui sait si bien capter les émois, doutes et troubles des différentes périodes d'une vie (le basculement en plein dans l'âge adulte, ou fin de l'adulescence, avec Scott Pilgrim et la trentaine avec Seconds). À la dérive s'interroge cependant ici sur l'adolescence elle-même, plus précisément les vertiges ressentis sur la fin du lycée, avec le futur passage à des étapes plus adultes à l'université, et le poids de l'histoire personnelle déjà ressentie.
HiGraphics propose ici la totalité de l'album initialement diffusé en version originale, dans la coloration choisie par l'auteur pour les dix ans en 2013, avec un beau soin de publication. Le livre est agréable en mains, avec un ressenti de lecture positif et une belle plongée dans l'histoire, mais aussi ses ajouts postérieurs. À savoir six webcomics diffusés sur le site d'Oni Press, deux pages en couleurs pour un numéro spécial en 2002, un segment dans une anthologie en 2003 et un mini-chapitre postérieur, soit des bonus qui accompagnent le lecteur pour achever la lecture.

Mais de quoi parle À la dérive, finalement ?
L'on suit Raleigh, jeune fille de 18 ans qui vit au Canada mais qui se retrouve dans une voiture en Californie. Elle y est avec Ian, Dave et Stéphanie, des camarades de son lycée canadien croisés par hasard ici. Elle remonte avec eux jusqu'au Canada, après un séjour personnel et intense en Californie, avec quelqu'un qui l'a marqué. Cet événement et surtout sa conclusion font remonter quantité de souvenirs et de troubles chez Raleigh, qui les retient pour elle jusqu'à céder devant ces quasi-inconnus au cours de ce road-trip.
Raleigh pense en effet qu'elle n'a plus d'âme, essentiellement depuis le départ de sa meilleure amie des années plus tôt. Elle s'est renfermée alors, également depuis le divorce de ses parents et la réorientation professionnelle très réussie mais prenante de sa mère, chez qui elle vit. Raleigh est aussi persuadée d'être suivie par des chats, malgré son allergie, et elle rumine ces pensées et ces émois. Jusqu'à ce que le vernis social qui entourait le petit groupe improvisé s'ouvre, que les digues cèdent, et que Raleigh s'exprime, avec d'étonnantes conséquences pour elle et les autres.

On le comprend avec ce résumé, À la dérive est très clairement une œuvre de plongée psychologique dans les troubles et les sentiments intenses qui se déclenchent à l'adolescence. Bryan Lee O'Malley forme des éléments spécifiques autour de Raleigh, de ses certitudes et de ses traumatismes, mais tout un chacun peut pleinement projeter quelques éléments personnels dans ces phases de questionnement total et de vertiges absolus sur l'avenir.

C'est en effet une Raleigh terrorisée par la suite de sa vie que l'on suit dans ce road-trip, notamment parce qu'elle ne maîtrise pas ou croit ne plus connaître son passé.
Le scénario plonge ainsi totalement dans l'esprit de la jeune fille, avec une voix-off omniprésente et des scènes vues uniquement de son point de vue, qui est longtemps fermé et absolu. L'on retrouve ainsi pleinement les certitudes adolescentes, nées de sentiments réels d'isolement, de solitude et d'exclusion de tout groupe social, et il faut bien les quasi deux cent pages de l'ensemble pour que Raleigh commence à écouter ceux qui l'entourent.
A ce titre, les personnages secondaires sont initialement basiques, clichés et un peu neuneus, mais ils se révèlent plus profonds, tendres, attachants et étonnants qu'on pouvait le penser. Le scénario peut bien cueillir ici le lecteur, avec encore ce sentiment de réalisme, parce que l'adolescence est aussi le moment où l'on peut aller au-delà des masques publics pour découvrir qui sont vraiment ceux qui nous entourent au lycée.

Bryan Lee O'Malley offre ainsi une formidable parenthèse de vie, pour Raleigh et pour le lecteur qui trouve ou retrouve des émois qu'il a pu connaître. Avec en outre les très grandes qualités de conteur de l'auteur, cela donne un récit particulièrement intense, prenant, avec des rebondissements bien amenés, avec des phases « off » bien glissées pour acter la lenteur d'un voyage étrange, avec des sentiments complexes mais sincères et fort bien retranscrits.
A noter cependant que le récit ne livre pas toutes les clés de l'existence de Raleigh, ce qui peut frustrer quelque peu même si cela participe au trouble global, à cette parenthèse étrange et intense. Et à rappeler également que l'ensemble a été publié en 2003, avec donc ici une présence très réduite offerte aux téléphones portables, ce qui rappellera des souvenirs mais coupera peut-être aussi les liens avec les lecteurs adolescents d'aujourd'hui.

Graphiquement, cependant, À la dérive n'a pas pris une ride. Bryan Lee O'Malley avait déjà ce style graphique formidable qui a fait le succès de Scott Pilgrim, sans cependant le dynamisme de ses combats, mais avec la douceur et la tendresse de ses moments de pause et de discussion.
Les personnages sont aussi beaux, bien croqués, avec une narration déjà maîtrisée et des ruptures de ton brutales mais fort bien réalisées. La coloration entre le rosé et le bleu foncé fonctionne très bien pour poursuivre cette ambiance troublante et étrange, dans l'irréel de cet été fondateur pour Raleigh.

En bref

HiGraphics complète l'oeuvre en France de Bryan Lee O'Malley avec cette belle œuvre intense, qui offre une plongée prenante et passionnante dans les émois adolescents le temps d'un été et d'un road-trip hors de tout et de tous. La lecture happe et marque le lecteur, qui peut trouver ou retrouver des éléments universels de ces questions et vertiges ressentis à cette période marquante, avec des dessins formidables de poésie et d'irréel.

8
Positif

Une gestion formidable des troubles et émois adolescents.

Une ambiance irréelle extrêmement bien adaptée, et fort bien menée par la narration et le rythme.

Des dessins maîtrisés, qui participent à cette atmosphère étrange et marquante.

Negatif

Un récit sur les troubles adolescents qui parlera essentiellement à ceux qui en ont ressentis.

Une légère frustration de ne pas avoir, à la fin, toutes les clés des émois de Raleigh.

Une histoire de 2003, avec un rôle moindre pour les téléphones portables, qui peut interpeller des adolescents d'aujourd'hui.

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