Contre espionnage décalé
Découverte en France dans les années 2005-2010 avec un coup de crayon atypique, Natsume Ono a mis du temps à m'intéresser. J'ai adoré sa trilogie tranche de vie culinaire et + : Gente et son dérivé Ristorante Paradisio, mais je suis passée à côté de Goyo, sa fresque historique, qu'on a bien du mal à trouver désormais sur le marché de l'occasion. J'ai donc été ravie de la retrouver chez nous des années plus tard avec le singulier ACCA.
Natsume Ono est une autrice multi-genres, elle a publié aussi bien des josei que des seinen ou des boys love. Elle a une patte graphique bien à elle qui marque le lecteur. En effet, elle esquisse ses personnages avec une grande économie de traits, de grands nez et des yeux vides qui pourtant fouillent à l'intérieur de l'âme de ses héros. Une fois qu'on a vu un de ses titres, impossible d'oublier ses dessins et de ne pas les distinguer des autres. Pour ma part, c'est un trait dont j'affectionne le caractère et l'originalité. L'autrice a une vraie science du cadrage et de la lecture de planche de BD, chaque composition est pensée et a du sens. En cela, elle me fait beaucoup penser à Asumiko Nakamura, autrice de BL que je vénère pour ses composition. Ça parle beaucoup à l'amatrice d'Art que je suis au milieu de tous ces titres mainstream qu'on peut trouver.
J'ai donc été ravie de retrouver l'autrice dans ACCA, où son trait fait des merveilles, mais surtout où elle nous embarque dans un univers dystopique fantastico-futuriste fascinant, où elle joue énormément avec les zones d'ombres, les gris et les noirs, pour brosser le portrait d'une société énigmatique. Au coeur du royaume de Dowa, se niche l'organisation ACCA qui supervise les institutions des 13 cantons autonomes du pays, et protège ainsi une jeune paix de 100 ans. Ses membres sont reconnaissables à leur uniforme militaire hyper stylé, mais on n'en sait pas beaucoup plus. Nous suivons l'un d'eux, Jean, plutôt haut gradé, qui est reconnaissable grâce à son goût pour les cigarettes, produit de luxe désormais. Dans les très hautes sphères, on semble mener une enquête sur lui et sa division car il gênerait pour un potentiel coup d'état ou y participerait selon certains.
Bien qu'à peine esquissé, le scénario est séduisant. Nous découvrons ce pays et son organisation au gré des déambulations du héros dans la ville et les cantons, au milieu de ses connaissances ou encore des différentes divisions, qu'il doit inspecter, révélant peu à peu l'arbre que cache la forêt, c'est-à-dire la société morcelée que cache cette paix de façade à peine tenue par ACCA. On sent toute la rancoeur de certains envers ceux considérés comme favorisés. On nous fait comprendre combien la vie peut être chère pour les autres. On sent aussi, bien que ce soit fugace, le poids d'ACCA sur la vie des gens qui doivent se tenir à carreau pour ne pas être ennuyée. C'est une paix, oui, mais une paix sous pression.
Quant à Jean, c'est un héros assez fascinant par son caractère nonchalant, les mystères de ses connaissances et relations, et son charisme naturel qui a le don d'en agacer certains. J'adore ce genre de personnage. Autour de Jean, l'autrice propose toute une flopée de personnages, des hauts cadres ultra stylés et mystérieux eux aussi dont on ne sait pas bien de quel côté ils sont, à sa gentille soeur qui a l'air toute douce, mignonne et pétillante mais qui ne s'en laisse pas compter, à ce jeune bleusaille qui a Jean dans le pif et amuse par ses réactions face à un héros sur qui cela glisse complètement. L'autrice sachant écrire les tranches de vie, elle propose ainsi plusieurs scénettes savoureuses de la vie de tous les jours de tout ce petit monde, et crée comme ça, l'air de rien, les bases d'une critique sociétale acerbe et de potentiels retournements de vestes que j'ai hâte de voir.
En bref
Objet d'une relecture ici, ce premier tome d'ACCA, sur lequel j'avais eu du mal à trancher lors de ma première lecture en anglais, il y a 5 ans, se révèle être bien plus riche désormais. J'ai mieux senti les discours subversifs que le ton nonchalant de l'autrice, à travers son héros, Jean le fumeur (lol), glisse discrètement derrière cette histoire de contre-espionnage. C'est un potentiel récit politique corrosif qui se prépare, avec tension, action, soupçon, trahison. Je suis très curieuse de suivre son évolution.








Laissez un commentaire
Commentaires (0)