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Critique de Tognina

par juju le ven. 23 oct. 2026 Staff

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Derrière le portrait, une histoire profondément humaine

1. Un visage qui dérange, une humanité qu’on oublie

Italie, 1594. Antonia Gonsalvus, surnommée Tognina, vit avec une particularité physique rare : l’hypertrichose, qui recouvre son visage d’une pilosité abondante. Fille de Petrus Gonsalvus, lui-même atteint de cette affection et exhibé autrefois à la cour de France comme une curiosité, elle grandit avec le poids du regard des autres. On l’observe, on la juge, on s’intéresse à son apparence. Et derrière cette fascination se cache une réalité bien plus douloureuse : celle d’une jeune fille à qui l’on peine à reconnaître sa place parmi les autres. Éric Corbeyran nous entraîne dans les coulisses d’un portrait historique, celui de Tognina, réalisé par la peintre italienne Lavinia Fontana. Lorsque celle-ci souhaite la représenter, la jeune fille refuse d’abord de poser. Après tout, comment accorder sa confiance à quelqu’un qui veut vous regarder de près quand on a passé sa vie à subir les regards ? Cette rencontre devient le point de départ d’un récit délicat sur la différence, le rejet et la difficulté de se construire quand les autres vous enferment dans une apparence.

2. Deux femmes face aux préjugés

Au fil des séances de pose, une relation se noue entre Tognina et Lavinia. L’une doit apprendre à faire confiance, l’autre cherche à saisir la réalité de son modèle. Leur rapprochement donne au récit toute sa force. Derrière la jeune fille que l’on considère comme une curiosité se dessine une personnalité, une sensibilité et une intelligence que les préjugés empêchent trop souvent de voir. Le parallèle entre les deux femmes est également intéressant. Lavinia Fontana, peintre reconnue dans un milieu dominé par les hommes, a elle aussi dû affronter les limites imposées par la société. Leurs expériences sont différentes, mais toutes deux connaissent le poids d’un regard qui prétend définir ce qu’une femme peut être. Corbeyran aborde ces questions avec retenue, sans chercher à forcer l’émotion. La différence, la beauté, la condition féminine et la dignité traversent l’album avec une portée qui dépasse largement son cadre historique. Le portrait prend alors un autre sens : que cherche-t-on réellement à représenter ? Une apparence qui fascine ou une personne que l’on commence enfin à comprendre ?

3. Un dessin délicat au service de l’émotion

Michel Colline accompagne cette histoire avec un dessin épuré, expressif et plein de sensibilité. Son trait bleu-noir, posé sur des teintes évoquant le parchemin, installe une atmosphère singulière, presque celle d’un carnet ancien. Les costumes et les décors nous plongent dans la Renaissance, tandis que les expressions des personnages donnent toute sa place à leur relation. J’ai également retenu la délicatesse de cette approche graphique, qui laisse respirer le récit et renforce son intimité. Les scènes de nature, les détails des intérieurs et le travail sur les visages contribuent à cette ambiance douce, parfois mélancolique. Le dessin accompagne la transformation du regard porté sur Tognina : peu à peu, son apparence cesse d’occuper toute la place et laisse émerger la jeune femme derrière le portrait. La narration pourra sembler assez prévisible à ceux qui attendent une intrigue pleine de rebondissements, et certaines scènes paraissent parfois statiques. Pourtant, la force de l’album repose surtout sur la relation entre les deux femmes et sur les questions qu’elle soulève. En partant d’une œuvre réelle conservée au musée des Beaux-Arts de Blois, les auteurs redonnent vie à une personne dont l’histoire mérite d’être racontée.

En bref

Tognina est une fiction historique sensible et élégante, portée par l’écriture délicate d’Éric Corbeyran et le dessin poétique de Michel Colline. À travers la rencontre entre une jeune fille rejetée pour son apparence et une peintre qui cherche à la comprendre, l’album interroge notre rapport à la différence et notre façon de regarder les autres. Une lecture touchante qui donne envie de découvrir le véritable portrait de Tognina à Blois, avec un regard peut-être un peu différent.

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