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Critique de Sukeban Turbo #1

par bulgroz le mar. 24 janv. 2017 Staff

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Voilà un comic qui se fout bien des frontières ! Un scénariste français et un dessinateur espagnol qui se mettent au service d’une histoire se déroulant à New-York, et dans laquelle un gang de jeunes filles est fasciné par les sukeban : quand ça se passe comme ça, je reprendrais bien une cuiller de mondialisation, moi !

En parlant du mouvement sukeban... Je fais le malin, mais au risque de passer pour un inculte, j’avoue l’avoir découvert en lisant Sukeban Turbo, un œil rivé sur Internet, histoire d’en savoir plus.
Le terme me disait quelque chose, essentiellement en raison du manga puis de l’anime « Sukeban Deka », que je n’ai ni lu, ni vu. Mais j’avais le souvenir d’une vague histoire de yoyo fatal… qui, même s’il est en métal et lancé adroitement dans le coin de l’oreille des méchants, n’a en réalité pas grand-chose à voir avec la violence des VRAIES sukeban.

Petit cours de rattrapage, donc, à l’usage des ignorants (dont j’étais encore, quelques heures auparavant). Les autres, vous pouvez passer quelques lignes.
Le mouvement sukeban vit le jour au Japon, dans les années 1960, et déclina à partir des années 1970.
On pourrait le résumer en quelques mots-clefs : écolière, violence, motos, gang.
Les sukeban étaient - et sont encore – des lycéennes, révoltées contre la très conformiste et très patriarcale société nippone, regroupées en gangs reconnaissables grâce à leurs uniformes scolaires customisés (patchs, déchirures…) et qui faisaient régner la terreur au sein de leurs établissements et dans la rue : racket, passage à tabac, affrontement avec des sukeban rivales etc.
Elles revendiquaient un féminisme radical, sans toutefois l’exprimer ainsi, puisque très peu politisées.
Les sukeban sont le pendant féminin des « bancho », des gangs de mecs à moto, quelque part entre les mouvements mods, psychos, skinheads et rockabilly (le tout en uniforme d’écoliers, s’il vous plait !).
Si vous voulez en savoir plus, vous trouverez une bonne dose d’informations dans le dossier final de l’œuvre. Et pour un aperçu de ce que ça peut donner, sachez qu’il existe un grand nombre Tumblr sur ce thème. Une chose est sûre : les sukeban, ça a de la gueule !

Sukeban Turbo, c’est donc l’histoire d’un gang (à partir de quatre, on peut dire un gang ?) de jeunes New-yorkaises, du moins de leur leader : Shelby, terreur de son lycée, qui a découvert le mouvement sukeban enfant dans un DVD japonais, et qui en a américanisé le look : ni jupes plissées, ni tailleurs, ni chaussettes blanches ; plutôt teddy, minishort et baskets. Des sukeban version US et XXIème siècle en somme.
Leur gang ? Les Sukeban tribe. Elles tuent le temps en scooter, à racketter leurs camarades de cours, dealer la MD en soirée pour le compte d’un certain Jared et éclater les passants au hasard, à la Orange mécanique.

C’est un comic très violent, donnant à voir avec un certain réalisme, le New-York gentrifié que les auteurs semblent bien connaître tant ils le dévoilent à nous sans effort ni exagération. Et quel plaisir de voir les hipsters-vegan-rooftop-bio-architectes-selfie se faire péter la tronche à coup de club de golf par quatre filles en scooter !
Sylvain Rumberg (scénario) et Victor Santos (dessin) accordent une grande place aux détails vestimentaires, car si les Sukeban tribe se reconnaissent à leurs vêtements, les autres personnages sont également tous dotés d’accessoires plus ou moins discrets, marquant la rupture avec les quatre filles, volontairement en marge. Et on les comprend : il n’y a qu’à voir la profusion de moustaches, de nœuds papillons et de mèches dans la rue ou les énormes charentaises du père de Shelby quand elle rentre chez elle… Qui ne serait pas en rupture avec la société après ça ?

Très rythmée, la narration nous entraîne, chapitre après chapitre, d’un monde à l’autre (Sukeban tribe, hipster, mafia, groupe débile à la Justin-Direction…) en nous faisant comprendre que tous se retrouvent sur quelques points, et que Shelby et ses potes les côtoient tous.
Les cassages de nez s’enchaînent les uns après les autres, les bulles se transforment en récitatifs dès que le locuteur n’est plus dans la case : on perçoit sans peine le travail des auteurs sur le rythme. Il est très soutenu, et régulièrement retombe grâce à quelques flashbacks. Bref, un one-shot très bien construit, très fluide.

Mais Sukeban Turbo n’est pas qu’un tableau des nuits pseudo underground-branchouilles new-yorkaise. C’est aussi une description des rituels régissant la vie d’un gang : code d’honneur, trahison, expédition punitive, personnages tous plus torturés les uns que les autres...
Sukeban Turbo c’est surtout l’histoire de quatre filles, qui ont décidé de ne pas s’en laisser compter dans un monde foncièrement macho. Et si on peut (oui, on peut) les critiquer pour avoir défoncé deux mecs bourrés à la sortie d’un bar, on les soutient sans réserve du début à la fin, attendant de voir comment la Sukeban tribe va évoluer, et se faire une place au soleil (et passer le mode turbo).

Le travail de Victor Santos peut surprendre, les personnages ont parfois un aspect cartoon, ce qui contribue à l’effet de distanciation. Pour ma part, rien à redire de ce côté-ci, et encore moins sur la très belle mise en couleur.

L’éditeur nous propose, en guise de « première création originale estampillée Glénat comics », un one shot que je trouve réussi à tout point de vue : de l’histoire au dessin, en passant par le dossier final : croquis, historique du mouvement sukeban, interviews, sans oublier (pour les puristes) ce beau jaune utilisé pour la couverture ainsi que pour le dos. De quoi trancher avec le blanc habituel et attirer l’œil dans les rayonnages des bibliothèques (et des stands d’Angoulême, sûrement).

Une des très bonnes surprises de ce début d’année 2017.

En bref

Voilà un comic qui se fout bien des frontières ! Un scénariste français et un dessinateur espagnol qui se mettent au service d’une histoire se déroulant à New-York, et dans laquelle un gang de jeunes filles est fasciné par les sukeban : quand ça se passe comme ça, je reprendrais bien une cuiller de mondialisation, moi ! En parlant du mouvement sukeban... Je fais le malin, mais au risque de passer pour un inculte, j’avoue l’avoir découvert en lisant Sukeban Turbo, un œil rivé sur Internet, histoire d’en savoir plus. Le terme me disait quelque chose, essentiellement en raison du manga puis de l’anime « Sukeban Deka », que je n’ai ni lu, ni vu. Mais j’avais le souvenir d’une vague histoire de yoyo fatal… qui, même s’il est en métal et lancé adroitement dans le coin de l’oreille des méchants, n’a en réalité pas grand-chose à voir avec la violence des VRAIES sukeban. Petit cours de rattrapage, donc, à l’usage des ignorants (dont j’étais encore, quelques heures auparavant). Les autres, vous pouvez passer quelques lignes. Le mouvement sukeban vit le jour au Japon, dans les années 1960, et déclina à partir des années 1970. On pourrait le résumer en quelques mots-clefs : écolière, violence, motos, gang. Les sukeban étaient - et sont encore – des lycéennes, révoltées contre la très conformiste et très patriarcale société nippone, regroupées en gangs reconnaissables grâce à leurs uniformes scolaires customisés (patchs, déchirures…) et qui faisaient régner la terreur au sein de leurs établissements et dans la rue : racket, passage à tabac, affrontement avec des sukeban rivales etc. Elles revendiquaient un féminisme radical, sans toutefois l’exprimer ainsi, puisque très peu politisées. Les sukeban sont le pendant féminin des « bancho », des gangs de mecs à moto, quelque part entre les mouvements mods, psychos, skinheads et rockabilly (le tout en uniforme d’écoliers, s’il vous plait !). Si vous voulez en savoir plus, vous trouverez une bonne dose d’informations dans le dossier final de l’œuvre. Et pour un aperçu de ce que ça peut donner, sachez qu’il existe un grand nombre Tumblr sur ce thème. Une chose est sûre : les sukeban, ça a de la gueule ! Sukeban Turbo, c’est donc l’histoire d’un gang (à partir de quatre, on peut dire un gang ?) de jeunes New-yorkaises, du moins de leur leader : Shelby, terreur de son lycée, qui a découvert le mouvement sukeban enfant dans un DVD japonais, et qui en a américanisé le look : ni jupes plissées, ni tailleurs, ni chaussettes blanches ; plutôt teddy, minishort et baskets. Des sukeban version US et XXIème siècle en somme. Leur gang ? Les Sukeban tribe. Elles tuent le temps en scooter, à racketter leurs camarades de cours, dealer la MD en soirée pour le compte d’un certain Jared et éclater les passants au hasard, à la Orange mécanique. C’est un comic très violent, donnant à voir avec un certain réalisme, le New-York gentrifié que les auteurs semblent bien connaître tant ils le dévoilent à nous sans effort ni exagération. Et quel plaisir de voir les hipsters-vegan-rooftop-bio-architectes-selfie se faire péter la tronche à coup de club de golf par quatre filles en scooter ! Sylvain Rumberg (scénario) et Victor Santos (dessin) accordent une grande place aux détails vestimentaires, car si les Sukeban tribe se reconnaissent à leurs vêtements, les autres personnages sont également tous dotés d’accessoires plus ou moins discrets, marquant la rupture avec les quatre filles, volontairement en marge. Et on les comprend : il n’y a qu’à voir la profusion de moustaches, de nœuds papillons et de mèches dans la rue ou les énormes charentaises du père de Shelby quand elle rentre chez elle… Qui ne serait pas en rupture avec la société après ça ? Très rythmée, la narration nous entraîne, chapitre après chapitre, d’un monde à l’autre (Sukeban tribe, hipster, mafia, groupe débile à la Justin-Direction…) en nous faisant comprendre que tous se retrouvent sur quelques points, et que Shelby et ses potes les côtoient tous. Les cassages de nez s’enchaînent les uns après les autres, les bulles se transforment en récitatifs dès que le locuteur n’est plus dans la case : on perçoit sans peine le travail des auteurs sur le rythme. Il est très soutenu, et régulièrement retombe grâce à quelques flashbacks. Bref, un one-shot très bien construit, très fluide. Mais Sukeban Turbo n’est pas qu’un tableau des nuits pseudo underground-branchouilles new-yorkaise. C’est aussi une description des rituels régissant la vie d’un gang : code d’honneur, trahison, expédition punitive, personnages tous plus torturés les uns que les autres... Sukeban Turbo c’est surtout l’histoire de quatre filles, qui ont décidé de ne pas s’en laisser compter dans un monde foncièrement macho. Et si on peut (oui, on peut) les critiquer pour avoir défoncé deux mecs bourrés à la sortie d’un bar, on les soutient sans réserve du début à la fin, attendant de voir comment la Sukeban tribe va évoluer, et se faire une place au soleil (et passer le mode turbo). Le travail de Victor Santos peut surprendre, les personnages ont parfois un aspect cartoon, ce qui contribue à l’effet de distanciation. Pour ma part, rien à redire de ce côté-ci, et encore moins sur la très belle mise en couleur. L’éditeur nous propose, en guise de « première création originale estampillée Glénat comics », un one shot que je trouve réussi à tout point de vue : de l’histoire au dessin, en passant par le dossier final : croquis, historique du mouvement sukeban, interviews, sans oublier (pour les puristes) ce beau jaune utilisé pour la couverture ainsi que pour le dos. De quoi trancher avec le blanc habituel et attirer l’œil dans les rayonnages des bibliothèques (et des stands d’Angoulême, sûrement). Une des très bonnes surprises de ce début d’année 2017.

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