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Critique de Trilogie du Bronx

par bulgroz le mar. 4 févr. 2020 Staff

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INDISPENSABLE

Né en 1917 et mort en 2005, Will Eisner fait partie de cette génération d’auteurs de bandes-dessinées qui a participé à l’essor, assisté aux déclins et contribué à plusieurs renaissances de leur medium. Mais au-delà du personnage historique, Will Eisner est surtout connu comme un génie de la BD !
Dans les années 1950, alors que le golden age touche à sa fin, la parution de The Spirit (1951) révolutionne le neuvième art ; les techniques narratives qu’Eisner y développe inspirent encore aujourd’hui nombre d’auteurs partout dans le monde… 
Il aura vécu les différents âges des comics de très près, sans jamais cesser de croire au potentiel artistique et narratif de son art, y compris durant le Maccarthysme et la période du Comics Code Authority, ce qui demande une sacrée touche d’optimisme !
Il a continué de faire de la BD par tous les moyens (quitte à travailler pour l’armée), accompagnant jusqu’à la fin de sa vie l’essor des comics, les voyant passer de littérature enfantine et futile vers « la branche la plus florissante de l’industrie du livre » (Préface de l’auteur).

Écrit entre 1978 et 1995, les trois récits de La Trilogie du Bronx illustrent parfaitement cet esprit d’avant-garde et la clairvoyance de l’auteur sur son art, son pays et son époque.

Will Eisner a ceci en commun avec Woody Allen d’être New-Yorkais, juif et un observateur amoureux de sa ville. Comme le cinéaste, l’auteur de comics s’est attaché à de nombreuses reprises à dépeindre New-York par le bas, c’est-à-dire par les gens, les ruelles, les quartiers et les scènes de la vie quotidienne qui s’y déroulent et qu’il a en partie vécues.

Delcourt nous avait proposé la réédition de New-York Trilogie en 2018, changement d’échelle à présent puisque ce n’est plus tant la ville qui nous intéresse, mais un quartier : le Bronx. Une rue fictive du quartier, pour être exacte. La Trilogie du Bronx est donc un ensemble de trois récits réunis ici en intégrale : Un pacte avec Dieu, Jacob le cafard et Dropsie Avenue, respectivement publiés en 1978, 1988 et 1995.
Comme pour Woody Allen, c’est l’occasion pour Will Eisner de nous dresser un portrait sensible des bâtiments, de celles et ceux qui y vivent au fil des flux migratoires ; de questionner sa judéité et de mettre en évidence les contradictions d’un pays où tout va trop vite, où le melting pot s’avère être une ghettoïsation et où le mythe du self made man s’effondre devant la misère provoquée par les promoteurs immobiliers peu scrupuleux, les politiciens véreux et -évidemment, par les mafias de toute nature…

Dans Un pacte avec Dieu (communément admis comme étant le premier titre qualifié de « graphic novel », même si Scott McCloud n’est pas tout à fait d’accord), on voit évoluer quatre personnes autour d’un même immeuble et dont les vies vont se croiser. Les anecdotes relatées sont « toutes vraies ou pourraient l’être » nous annonce malicieusement l’auteur. En tout cas, elles sont rapportées avec beaucoup de sensibilité et d’humour. Les histoires sont courtes, les dessins très expressifs semblent emprunter beaucoup aux gravures du siècle précédent. Les personnages agissent de manière théâtrale, tout est grandiloquent et l’auteur partage avec nous de nombreuses anecdotes et explications, on en vient à être nous aussi des habitants du 55 avenue Dropsie. Pour le meilleur et pour le pire.

Changement de registre avec Jacob le cafard. Un récit au centre duquel évolue Jacob, habitant lui aussi l’avenue Dropsie. Comme tout le monde dans son entourage, Jacob peine à joindre les deux bouts, il faut dire que la vie à New-York durant la grande dépression ne fait pas franchement rêver, surtout quand on habite dans le Bronx…
Jacob se débat comme il le peut (et comme un cafard), victime de la malice des hommes mais bénéficiant aussi de la solidarité de ses amis. Eisner nous dresse ici une présentation chronologique de l’Amérique entre le krach de 1929 et les prémices de la seconde Guerre mondiale, le tout agrémenté de nombreux commentaires personnels ainsi que d’articles de presse contextualisant l’ensemble. Une vraie approche historique, bien que fictionnelle. Le traitement graphique ici est différent du premier récit, plus en finesse, alternant entre gaufriers et explosion des cases. Magnifique.

Dans le troisième récit, Dropsie Avenue, Eisner nous dresse la biographie de la rue (que nous connaissons à présent comme si nous y étions nés) de 1870 jusqu’aux années 1980-1990, un véritable exercice de style narratif !
Alors que les deux récits précédents étaient divisés en chapitres, Dropsie Avenue poursuit un rythme effréné. Les événements se succèdent, les habitants déménagent et emménagent au rythme de l’arrivée des bateaux en provenance du vieux continent. Autrefois peuplé de fermiers, le Bronx se transforme en une banlieue chic habitée par de riches Irlandais pestant contre leur nouveau voisinage germanique…
Les maisons individuelles sont progressivement remplacées par des immeubles de plus en plus insalubres, victimes des investisseurs et du manque d’intervention des pouvoirs publics. Y vivent tour à tour des Italiens, des Juifs ou des Espagnols ayant bien du mal à s’entendre, sauf sur le fait que les Noirs n’ont définitivement pas leur place chez eux…
Tout va très vite, tout empire. Mais malgré la toxicomanie, la corruption, la prostitution et la violence des gangs, il y a toujours une lueur d’espoir, que ce soit par le biais d’un épisode à la Roméo et Juliette, à la solidarité communautaire ou même grâce à un coup favorable du destin.

La Trilogie du Bronx présentée ici en intégrale largement commentée et préfacée est l’occasion de (re)découvrir un auteur majeur de la bande dessinée et dans le même temps de se plonger dans une partie de l’histoire populaire des États-Unis. Eisner s’inscrit sans peine dans un courant historiographique particulier : celui de la microhistoire, consistant à s’intéresser à un individu, à un village ou à une rue pour éclairer la période.

Je ne sais pas si Will Eisner a inventé le terme de roman graphique, en tout cas il me semble particulièrement adapté ici tant son travail s’approche du roman social de la « vraie » et « grande » littérature légitime…

En bref

Un magnifique ouvrage proposant de (re)découvrir en intégrale trois titres de Will Eisner.

10
Positif

La compilation de ces trois excellents récits

Une leçon de bande dessinée, du début à la fin

Un ouvrage historique sur les États-Unis

Un prix relativement modique pour une oeuvre pareille.

Les préfaces et les divers accompagnements

Negatif

Pas mal d'erreurs d'éditions ça et là : erreurs, coquilles, fautes y compris sur la couverture...

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