Rétrospective des X-Men de Chris Claremont par Photonik : 1983

Photonik poursuit sa rétrospective sur le mythique run de Chris Claremont et s'attaque aujourd'hui à l'année 1983.

On ne sait plus très bien pour les grands vins, mais, pour les mutants, 1983 c'est un très très grand cru, voire pour certains la meilleure période du titre, tout simplement. Si l'auteur de ces lignes réserve ce qualificatif à l'ère Silvestri encore à venir, force est de reconnaître qu'en 1983 "Uncanny X-Men" est un très grand titre. Si Claremont y est évidemment pour beaucoup, cette réussite a aussi un autre visage : celui de Paul Smith. 10 (!) petits épisodes et puis s'en va...mais quels épisodes !!


X-Men : l'intégrale 1983 (Uncanny X-Men 165 à 176)


Image



Portés disparus, les X-Men sont toujours coincés dans l'espace, ayant échappé aux Broods, mais porteurs de leurs embryons. Essayant de gérer l'angoisse générée par leur sort prochain, les X-Men décident, sous l'impulsion de Logan soutenue par Lilandra, de porter un coup fatal aux Broods en guise de baroud d'honneur. Tornade, en fuite et en proie à la panique, parvient à se débarrasser du Brood qu'elle héberge au péril de sa vie. Elle est sauvée in extremis par la race des Acantis, des êtres pacifiques, asservis par les Broods, dont l'existence même est menacée par les sleazoïdes. 
Binaire folle de rage porte le premier coup aux Broods, bientôt rejointe par les X-Men. Alors que Logan se demande encore s'il ne devrait pas abattre ses partenaires tant qu'il est temps, la bataille s'engage, mais Cyclope ne tarde pas à révéler, déjà, sa métamorphose. Alors que les Broods cherchent à détruire les Acantis par le biais des X-Men, ceux-ci sont en fait purgés de leurs embryons broods, et la reine Brood figée sous une forme cristalline au contact de "l'âme" des Acantis.
Victorieux, les X-Men apprennent néanmoins horrifiés l'existence d'un dernier embryon brood : son hôte n'est autre que le Professeur X. Rentrant en catastrophe sur Terre, l'équipe est confrontée aux Nouveaux Mutants, de jeunes recrues dont ils font là la rencontre. Trop tard pour empêcher la mutation de Xavier transformé en une nouvelle Reine Brood, neutralisée par les X-Men. Le professeur est néanmoins sauvé par un transfert de sa conscience vers un clone de son corps d'origine, opéré par Sikorsky, le médecin des Starjammers. Kitty a quant à elle adopté un petit dragon extra-terrestre qui l'a aidée contre les Broods ; elle le baptise Lockheed.

Le Professeur constate que son nouveau corps ne lui permet pas, pour l'instant, de recouvrer l'usage de ses jambes. Il est de plus harcelé par Kitty qui ne supporte pas de se voir "rétrograder" chez les Nouveaux Mutants. Un affrontement avec des Sidris restés logés dans l'école persuadera le Professeur que Kitty a toute sa place chez les X-Men. Ororo se débat quant à elle avec le trouble qui l'habite : elle sent qu'elle change, et son long périple dans l'espace n'a pas arrangé les choses, son lien avec la nature semblant en avoir souffert. Logan part pour quelques semaines au Canada mais son périple l'amènera bientôt à se rendre au Japon...
Cyclope, accompagné par son père le Corsaire, rencontre ses grand-parents en Alaska, mais aussi une de leurs employés, Madelyne Pryor. Cyclope est abasourdi : Madelyne est un sosie de Jean Grey. Ils ne tarderont pas à entamer une relation, entachée par les questions de Scott : Madelyne est-elle la réincarnation du Phénix ? Si oui, le pire est à prévoir

Enquêtant sur l'enlèvement de Warren Worthington alias Angel des premiers X-Men, l'équipe, réduite à Tornade, Diablo, Colossus et Kitty, découvre un réseau secret de tunnels, des centaines de mètres sous la surface, et y font la rencontre des Morlocks, une communauté de mutants marginaux. Caliban, déjà croisé par les X-Men, appartient à cette communauté, dirigée par la redoutable Callisto, qui a enlevé Angel, le plus bel homme du monde selon elle, pour en faire son époux. Kitty, blessée, est recueillie par Caliban, qui accepte d'aider les X-Men si Kitty fait le voeu de rester auprès de lui. Elle accepte, et Caliban révèle aux X-Men que l'un d'entre eux peut défier Callisto pour prendre la tête des Morlocks, et ainsi annuler ses ordres. Tornade défie donc Callisto dans un duel à mort, et la frappe au coeur. Callisto ne doit sa survie qu'à l'intervention d'un guérisseur Morlock. Tornade est le nouveau leader des Morlocks, qui préfèrent pour autant rester vivre sous la surface...
Alors qu'en pleine séance d'entraînement en Salle des Dangers Illyana montre une inquiétante facette d'elle-même, les X-Men se trouvent confrontés à une étrange requête : la criminelle Malicia, ayant fui sa mère adoptive Mystique, demande l'aide du Professeur X pour récupérer le contrôle de ses pouvoirs. Alors que toute l'équipe est farouchement hostile à l'intégration de Malicia (surtout à cause de son agression à l'encontre de Carol Danvers), le Professeur Xavier impose sa décision, arguant que les X-Men n'ont pas à se permettre de choisir qui est digne ou pas de recevoir leur aide, et rappelle à tout le monde que le recrutement de Logan a posé les mêmes problèmes.

Alors qu'un mystérieux adversaire semble se charger de mettre hors-jeu certains puissants mutants comme la Reine Blanche, les X-Men se rendent au Japon, pour célébrer l'union de Logan et Mariko. Son récent périple a permis à Logan de vaincre le père corrompu de celle-ci, et de se montrer digne de sa dulcinée par la même occasion. Les X-Men sont attaqués et mis hors-jeu par la Vipère et le Samouraï d'Argent, le demi-frère de Mariko. Faisant équipe avec la novice Malicia, Serval parvient à sauver sa promise, avec l'aide de la bondissante Yukio, qui fait connaissance et se lie d'amitié avec Tornade. Sous l'impulsion de sa nouvelle amie, elle opère un changement radical de look...
Alors que tout semblait devoir s'achever pour le mieux, contre toute attente, Mariko rejette Logan devant l'autel et le mariage est annulé. La présence mystérieuse en coulisses a encore frappé. Au passage les X-Men sont témoins de ce qui semble être une manifestation de la force Phénix.

Cyclope file le parfait amour avec Madelyne, mais manipulé lui aussi, il franchit les bornes en lui demandant directement si elle est Jean Grey. Madelyne le frappe violemment en retour. Quand Cyclope revient à lui, il lui semble apercevoir le Phénix Noir. De retour forcé à l'école, il informe ses ex-coéquipiers du retour de Jean. Xavier, incrédule, est vite neutralisé par un Cérébro saboté. Le phénix ne tarde pas à apparaître et défait rapidement l'équipe. Les X-Men assistent alors à la destruction de New-York.
Catatonique, Cyclope est conduit au bloc médical. Guidé par un songe où lui apparaît sa mère, il comprend non seulement que Jean est bel et bien morte, mais aussi qui est derrière toute cette manipulation. C'est Jason Wyngarde, alias le Cerveau, maître illusionniste, qui a recouvré la raison après son altercation avec Jean Grey et qui cherche à faire croire aux X-Men que Madelyne est le Phénix réincarné. Si les X-Men tuent une innocente, ils seront moralement anéantis. Wyngarde fait passer Cyclope pour le Phénix aux yeux des autres X-Men, mais Cyclope parvient à vaincre l'équipe toute entière et à démasquer leur adversaire. Madelyne est sauvée, et Cyclope peut l'épouser en ayant fait le deuil de Jean Grey.
Alors que les tourtereaux entament une lune de miel agitée, Logan cherche des explications auprès de Mariko débarrassée de l'influence du Cerveau. Quant à Callisto, si elle n'est plus à la tête des Morlocks, elle entend bien faire respecter à Kitty Pryde sa promesse à Caliban...


Image


Le jeune Paul Smith (pas encore 30 ans à l'époque) est recruté par Marvel à la fin de l'année 82. Il vient de l'univers de l'animation où il officie depuis 1977 : il a notamment collaboré à des long métrages de Ralph Bakshi, dont sa fameuse adaptation du "Seigneur des Anneaux". Peu expérimenté, il n'a pour autant pas beaucoup de temps pour faire ses preuves, tout au plus quelques épisodes de "Marvel Fanfare" où il se frotte déjà aux X-Men, et un fill-in pour "Doctor Strange" (un personnage sur lequel il reviendra par la suite pour un run court mais mémorable, en bon adepte du Steve Ditko des années 60...). Etonnamment, il est bombardé dessinateur du titre le plus vendeur chez Marvel (quelque chose comme 350000 exemplaires mensuels ; "Uncanny X-Men 137" s'était vendu à 175000 exemplaires, pour situer la progression, du simple au double). Bonne pioche au final, même si le choix d'un inconnu, aussi talentueux soit-il, surprend : John Byrne n'était pas tout à fait un inconnu en débarquant sur le titre qui a fait de lui une star, et Cockrum avait l'aura du co-créateur du titre.
Réputé lent, Paul Smith se débat avec les deadlines, il aura d'ailleurs droit à un fill-in de Walt Simonson. A sa décharge on remarquera qu'il a eu deux épisodes doubles à dessiner durant son run... Il serait tentant d'y voir la raison de la brièveté de sa prestation (surtout compte tenu des caractéristiques de son successeur sur le titre, John Romita Jr, qui dessine plus vite que son ombre), mais en fait pas du tout. Cette durée avait été convenue entre Smith et Marvel dès le début du run, d'après le dessinateur.

Dans un premier temps, Smith se coule tout de même intelligemment dans le moule de ses illustres prédécesseurs ; un choix judicieux pour boucler la saga des Broods, entamée par Cockrum. Smith reprend ses designs scrupuleusement pour les Broods, par exemple. Quant à Byrne, Smith s'inspire de son sens de l'innovation dans les chorégraphies des scènes d'action, d'une classe folle chez Smith. L'encreur Bob Wiacek se charge en outre d'assurer la transition en douceur, en encrant Smith comme Cockrum, avec des lignes un peu grasses. Passés leurs premiers épisodes, Smith demandera à Wiacek d'opter pour un trait plus fin, qui lui semble mieux convenir à ses planches (un petit quelque chose de plus "européen"), et qui lui rappelle un peu plus le rendu de ses travaux pour l'animation. Résultat : un dessin époustouflant qui combine une sensation de naturel et de justesse dans la restitution du mouvement et des poses, mais dans l'épure. 
La saga des Broods s'achève donc sur les épisodes 165, 166 et 167 : une saga probablement trop longue, nous l'avons dit, mais la qualité est tout de même au rendez-vous pour ces épisodes assez cruciaux au final. Le premier est un de ces épisodes que l'on qualifiera de "calmes" chez Claremont, quand il met l'action de côté pour s'apesantir sur les personnages et leurs relations. Nous verrons que ces épisodes deviendront la substantifique moëlle du titre pour le reste du run claremontien... Ici, le contexte est particulier, puisque les X-Men méditent sur leur mort prochaine, alors que Logan (un fait tout de même assez rare pour un comics à l'époque...) se demande s'il ne doit pas tuer tout le monde. Une situation authentiquement "borderline", qui pousse Claremont à flirter avec les limites du mainstream ; des lecteurs américains n'ont par exemple pas du tout apprécié la façon dont Kitty désespérée s'offre à Peter (elle n'a que 14 ans), qui repousse ses avances. La morale est sauve, mais les lecteurs devront s'y faire : Claremont ne rechigne pas à représenter des adolescents sexués ; il serait d'ailleurs malavisé de nier ce type d'éléments de caractérisation, qui parlent aux lecteurs adolescents, et qui tapet souvent dans le mille en termes de justesse. Tornade subit une sorte d'épiphanie à l'occasion d'un des points de l'intrigue les plus nébuleux de toute la saga, une histoire assez confuse de fusion avec l'esprit des Acantis. Claremont cherche, comme à son habitude, à compenser le manque de clarté du script par une surdose de dialogues : ce n'est pas là sa meilleure veine.
L'épisode 166 est double et conclue la saga, avec le dernier affrontement (avant Silvestri) entre les X-Men et les Broods. Un épisode musclé, confus (nous l'avons vu), assez violent mais bardé d'idées jouissives, comme ce Cyclope à demi métamorphosé aux rayons optiques incontrôlables.

Le numéro 167, excellent, est marquant à plus d'un titre. C'est d'abord la première rencontre entre les X-Men et leurs cadets, les Nouveaux Mutants, rassemblés par Xavier qui croyait les X-Men morts dans l'espace. Un détail scénaristique intéressant : il est suggéré que Xavier, hébergeant un embryon Brood, a peut-être rassemblé les Nouveaux Mutants sous influence afin de trouver de nouveau hôtes mutants aux parasites extra-terrestres. A partir de ce point, Claremont ne cessera de croiser les intrigues et de multiplier les renvois et les parallèles entre les deux titres.
L'épisode est scindé en trois parties : un bref affrontement très dynamique contre le Xavier-Brood, superbement chorégraphié (il va falloir en prendre l'habitude), suivi d'une résolution cohérente même si un brin facile au dilemme des X-Men (tuer ou pas le Professeur ; Logan a bien sûr sa petite idée sur la question, aux frontières du comique de répétition), et enfin une deuxième moitié d'épisode plus caractéristique des "transitions" à la Claremont. Dans cette dernière partie, Gladiator fait une apparition remarquée : Claremont relance sa petite guéguerre à distance avec Byrne. Celui-ci a utilisé, il est vrai, le personnage de Gladiator pour un épisode parfaitement jouissif des Fantastiques. Gladiator mais aussi des pseudo X-Men Skrulls : apparemment, Byrne n'applique pas à lui-même son fameux axiome qui veut que l'on ne touche pas aux personnages des camarades. Claremont fait mention de cet accrochage avec les FF...avant d'utiliser tout simplement les FF eux-mêmes dans une scène où Lilandra admoneste Richards pour avoir sauvé Galactus (dans un autre arc fameux de Byrne) : le scénariste se fait le porte-parole des lecteurs qui ne comprennent pas la décision de Red Richards (épargner Galactus), et par voie de conséquences désavouent Byrne. Byrne et son staff éditorial sont furieux. Ils lavent l'affront, bon gré mal gré, à l'occasion du fameux "Trial of Red Richards", encore un moment marquant (décidément..!) du run byrnien, mais qui n'a pas convaincu tout le monde sur le plan "éthique".
Claremont en profite aussi pour lancer deux sub-plots un peu avortés au final, concernant Xavier : dans un premier temps, il développe un blocage qui l'empêche d'user de ses jambes, un blocage qui sera dépassé sans déboucher sur grand chose, si ce n'est une série d'échanges avec Lilandra. Il amorce ensuite un retour du Professeur sur le terrain, là aussi sans avoir vraiment abouti à un nouveau statu quo (encore que : le Professeur X de "Secret Wars" est ce leader de terrain que Claremont ne mettra finalement lui-même que très peu en scène). 
En fin de compte, il s'avèrera que Claremont a d'autres plans. Il ne va pas tarder à écarter définitivement Charles Xavier, jusqu'à la toute fin de son run, en fait. Il souhaite, comme à son habitude, que l'équipe évolue, aille constamment de l'avant, pour le meilleur et pour le pire. Comme si Claremont, fidèle à la notion même de mutation qui préside au titre et à son concept, ne supportait pas l'idée de fixité, de stagnation.
La couverture de l'épisode 167, un "swipe" de celle de l'épisode 136 avec le Phénix, annonce symboliquement ce départ imminent.


Image



La couverture de l'épisode 168 n'est pas moins célèbre (elle sera citée à de multiples reprises aussi), présentant une Kitty Pryde littéralement dos au mur. Mais plus célèbre encore est l'inoubliable première page de l'épisode, une splash-page présentant une Kitty confondante de naturel dans son expression et sa posture, et son fameux titre / première ligne de dialogue : "The Professor Xavier is a jerk" (et sa fameuse contrepartie VF période Spécial Strange : "Le Professeur est un chameau"). Autre favori des fans, ce numéro acte l'entrée en scène définitive du dragon Lockheed (déjà apparu "fictivement" dans le "Conte de Kitty", sous une autre forme), et fait surtout des merveilles avec le personnage de Kitty, forte tête attachante. Tous les lecteurs à ce stade sont loin d'avoir encore adopté Kitty, elle en agace même beaucoup, à commencer par un John Byrne qui n'était pas d'accord avec les caractéristiques que Claremont a attribué à la jeune fille : il ne voulait pas en faire une surdouée précoce, et souhaitait limiter ses pouvoirs, trop grands à son goût (elle devait rester solide en phasant, ce sont les objets qu'elle traverse qui seraient devenus intangibles ; on aurait pu la blesser par balle durant une "traversée" de mur, par exemple). Certains lecteurs, en accord avec la vision de Byrne, lui accole un syndrome que les anglo-saxons nomment le syndrome "Mary-Sue", qui caractérise un personnage tellement bardé par l'auteur de toutes les qualités de la Terre qu'il en devient insupportable... On aurait même pu penser que l'adoption par la jeune fille d'un dragon extra-terrestre de compagnie plutôt cool était le clou dans son cercueil, mais non. En partie grâce à cet épisode 168, merveilleusement équilibré et humain, où Kitty est tour à tour insupportable et émouvante. Paul Smith continue à faire des merveilles (avec notamment cette page découpée en 4 cases horizontales où Kitty use de tous les stratagèmes pour amadouer le Prof) : c'est un artiste à la narration visuelle si affirmée et efficace que Claremont va même pouvoir mettre un peu en veilleuse son éternelle soif de sur-écriture...
Pour beaucoup, c'est au départ de Cockrum et à compter d'épisodes comme celui-ci que Claremont dit définitivement adieu à une forme d'écriture plus traditionnellement super-héroïque, qui se caractérise par une omniprésence des scènes d'action et le recours à des thématiques chassant souvent sur le terrain de la science-fiction. A partir de maintenant, Claremont peut écrire des épisodes entiers sans la moindre bagarre, se basant uniquement sur les échanges entre ses personnages. Le titre se fait plus intimiste, plus porté aussi sur son propre sous-texte en germe, réveillé par le crucial "Days Of Future Past".
L'épisode est aussi celui qui voit, en guise de cliffhanger, l'apparition de la célèbre Madelyne Pryor : nous y revenons plus bas.

Le diptyque formé par les épisodes 169 et 170 introduit les fameux Morlocks, et constitue donc un jalon important dans la saga mutante. Nous avions déjà croisé Caliban dans l'épisode 148, mais c'est la première fois que nous visitons le royaume souterrain de ces marginaux mutants. Le fait est rapporté par le personnage de Callisto lui-même au cours de l'épisode 169 : les Morlocks ont été baptisés d'après la communauté sub-terranéenne créée par HG Wells pour les besoins de "La Machine à remonter le temps". Les Morlocks ont une position originale dans la cosmogonie mutante : ils sont en quelque sorte aux X-Men ce que les mutants sont à l'humanité, des parias en partie incompris. C'est leur "lumpenproletariat" à eux. Le dessin de Smith, impeccable, fait des merveilles dans le registre très "post-nuke réaliste" de la clique des Morlocks ; un Cockrum n'aurait probablement pas convenu. Par contre, un malentendu en apparence anodin entre le dessinateur et Claremont aura des conséquences fâcheuses. Dans l'esprit de Claremont, les Morlocks conduits par Callisto sont une petite dizaine ; il manque peut-être de le préciser dans son script. Résultat : Smith représente dans le doute des dizaines et des dizaines de mutants, voire des centaines. Cette "surpopulation mutante" deviendra un problème, pour le scénariste et le staff éditorial comme pour quelques sinistres personnages oeuvrant dans l'ombre : tout ça mènera au fameux "Mutant Massacre"...
Autre point scénaristique à relever : le kidnapping et le supplice d'Angel, crucifié, n'est pas sans rappeler, précisément, ce qui lui arrive durant le crossover mutant à venir (le premier du genre).
Cet arc est surtout resté gravé dans les mémoires pour avoir marqué un tournant important concernant le personnage de Tornade. Elle qui était tenaillée par le doute quant au bien-fondé de ses choix et de ses actes, la voilà qui frappe mortellement Callisto pour remporter son combat (sans savoir, nous précise-t-on, qu'un guérisseur Morlock assurerait sa survie quand même). Un sérieux coup de canif dans le contrat moral qui tenait Ororo jusque là. Claremont et ses collaborateurs ont assuré en ce qui la concerne un impeccable et très "organique" crescendo scénaristique. Le scénariste fend l'armure de l'inhumaine déesse mutante africaine de Len Wein, en introduisant dans un premier temps sa claustrophobie (qui cessera d'être évoquée aussi régulièrement à partir de cette période, justement). Puis le doute s'insinue un peu plus avec l'échec du sauvetage de Garokk, et celui de Jean Grey, bien sûr. Avec la responsabilité de leader qui lui incombe, Ororo commence également progressivement à mettre en cause son voeu de respecter toute vie (elle envisage de tuer Magneto dans son sommeil dans le numéro 150), se heurtant de moins en moins à Logan. Puis sa rencontre avec son avatar futur des Limbes et surtout son séjour forcé dans l'espace achèvent un peu plus d'entamer son lien avec la Terre, dont elle se croyait la protectrice. Ororo se fait peur et fait peur à ses partenaires, qui ne la reconnaissent plus. Le pic est atteint ici, à l'occasion du duel face à Callisto, où Smith excelle à représenter une Tornade "bad-ass", qui joue du couteau avec aisance (et habitude, apparemment). La métamorphose sera actée graphiquement, et de quelle manière, dans l'arc narratif suivant.
Sur le plan du sous-texte "politique" du titre, ce diptyque est passionnant. La conquête des Morlocks, bien qu'elle ne livre pas au final tout son potentiel sur la longueur (Claremont est clairement gêné aux entournures), constitue une victoire de poids. Les X-Men auraient pu s'en servir pour grossir leurs rangs, ce que Tornade propose d'ailleurs, même si les Morlocks déclinent son offre. D'un point de vue éthique, cette conclusion pose un peu problème, et il semble que Claremont s'en soit rendu compte. Les X-Men sont clairement mal à l'aise face à cette communauté d'exclus, eux qui sont pourtant les mieux à même de les comprendre. Après le refus des Morlocks de rejoindre la surface (qu'il ont fui pour de "bonnes" raisons), les X-Men n'insistent pas plus que ça, et retournent à leurs occupations, conservant (même Ororo) une relation longue distance avec les Morlocks. On aurait pu penser que les X-Men allaient s'installer, pourquoi pas, dans les tunnels avec les Morlocks, et préparer avec eux, lentement, leur retour à la lumière, accomplissant vraiment leur tâche initiale. Ne viennent-ils pas de découvrir une centaine de mutants clandestins ? Un raté, mais un raté intéressant, car Claremont saura instiller à même ses histoires le malaise des X-Men à l'égard des Morlocks.

L'épisode suivant est le fill-in de Walt Simonson, en pleine possession de ses moyens à l'époque : il a signé avec Claremont l'époustouflant crossover avec les New Teen Titans l'année précédente, et s'apprête à secouer comme jamais l'univers de Thor. Sa prestation ici n'est pas inoubliable, même si Simonson reste un artiste hors-pair en matière de dynamisme (la case où Malicia est mise en orbite (!) d'un coup de Carol Danvers / Binaire).



Image



Du point de vue des péripéties, c'est l'épisode où Malicia intègre les rangs des X-Men, et incidemment celui où Carol Danvers rejoint activement les Starjammers, en froid désormais avec les mutants. Il y a un intéressant effet de miroir entre les réactions des personnages et celles des lecteurs : les uns comme les autres sont hostiles à l'arrivée de la mauvaise mutante, et il est vrai que Claremont signe une transition un peu sèche entre la criminelle de "Avengers Annual 10" et la jeune fille perdue et timide qui se présente ici à la porte de l'école. Seul Charles Xavier, retrouvant de son lustre à la faveur d'un discours digne de son mantra, est favorable à son intégration : il semble sermonner à la fois ses élèves et les lecteurs pour leur réaction... Oui, Malicia comme tout autre a droit à une main tendue, oui c'est risqué, mais pas plus que l'incorporation de Logan. Les gens changent, pense Xavier, comme Claremont.
Le discours de Xavier semblerait presque pour un peu constituer une pique du cerveau mutant à ses élèves pour leur façon de traiter le cas Morlocks.
Ironiquement, Malicia deviendra finalement un des personnages favoris des fans, très présente (et même longtemps après le départ de Claremont), jusqu'à intégrer le "casting" du premier opus cinématographique de la franchise.

Le diptyque (Claremont se consacre maintenant à des arcs assez courts, après la saga des Broods et ses 10 chapitres) formé des épisodes 172 et 173 est un nouveau sommet du titre. Le bloc formé par la mini-série "Wolverine" avec Frank Miller aux dessins et ce diptyque constitue sans doute possible la meilleure histoire de Serval jamais contée (sans être un récit des origines, qui n'intéressent pas Claremont, dans le cas de Logan) : les studios ne s'y sont d'ailleurs pas trompés, en basant le film récent de James Mangold sur des éléments de ces épisodes.
Le périple japonais de Logan s'achève ici, avec son mariage avorté avec Mariko (un vrai coup de théâtre, à l'époque). Remarquablement denses et tendus, ces épisodes ont tout juste le mauvais goût de s'appuyer sur une ruse vraiment sommaire pour écarter les X-Men (du thé empoisonné...). Pour le reste, ce sont deux perles, qui représentent le meilleur du Claremont nouveau, porté sur des ambiances urbaines et des adversaires plus "réalistes".
Sur le plan graphique, Smith fait à nouveau des merveilles, notamment au cours de scènes d'action inoubliables, où le dessinateur rend un hommage évident aux innovations de Frank Miller sur la mini susnommée (scènes d'action muettes au découpage identique). La narration graphique est si solide que Claremont peut se permettre de se reposer sur elle : une combinaison qui fait des merveilles sur la conclusion du récit (le mariage raté) d'une remarquable retenue.
L'épisode est également celui qui marque la transformation physique d'Ororo, qui fit tant jaser à l'époque. Une anecdote amusante à ce sujet : Claremont avait prévu ce changement, mais sans rentrer dans les détails, préférant laisser comme à son habitude de la marge à son dessinateur. Ororo devait simplement se couper les cheveux, à l'origine (un look qu'elle adoptera brièvement après "X-Tinction Agenda"). Paul Smith propose alors une série de designs, et rajoute dans un coin de page le look cuir / coupe à l'iroquoise, pour rire. Une Tornade "à la Mr. T" d'après Smith lui-même, qui n'en revient pas quand Louise Simonson choisit ce look, se disant que puisque les fans allaient râler de toutes les manières, autant y aller franchement et opter pour la transition la plus spectaculaire. Pour Paul Smith, c'est une blague qui est allée trop loin (mais comme il s'en va, il ne discute pas), et le dessinateur suspectera d'ailleurs Dave Cockrum, le "père" de Tornade, de lui en avoir tenu grief...
Les réactions seront finalement très tranchées, "on adore ou on déteste". L'auteur de ces lignes, lui, adore. Il est à noter que c'est le look qu'arbore actuellement l'héroïne.

 

Image


La conclusion de l'épisode 173 révèle en prime l'identité de la mystérieuse figure qui semble manipuler les X-Men sur tous les tableaux (y compris au Japon), même si les lecteurs ont compris depuis longtemps : Jason Wyngarde est de retour ; il constitue un archétype claremontien que son nom en VO souligne bien (Mastermind). Claremont développera bien d'autres adversaires comploteurs de l'ombre de cette nature par la suite, avec l'Adversaire, Sinistre, le Roi d'Ombre...
A l'occasion d'un crescendo assez court mais sacrément efficace, le scénariste a fait monter la pression autour de ce personnage, tout ça se dénouera à l'occasion du numéro 175.

Quand on évoque la veine "soap opera" des X-Men de Claremont, l'épisode qui me vient immédiatement à l'esprit est le numéro 174, intitulé à juste titre "Romances". C'est l'épisode le plus "soap" de tous ceux écrits par Claremont. Dans la lignée des épisode "posés" que nous évoquions plus haut, l'auteur fait le tour des love-stories en cours dans son titre, et notamment la romance entre Scott et Madelyne. Il entretient d'ailleurs un suspense bien huilé concernant la nature de celle-ci : alors, réincarnation du Phénix ou pas ? La révélation de la présence du Cerveau dans les parages ne fait qu'accentuer le doute, et les choix de composition de Smith aussi (Madelyne est souvent associée au feu, comme dans cette case où elle pose "à contre-jour" devant un âtre, évoquant immanquablement le Phénix).
Le lecteur habitué aux sub-plots au long cours de Claremont se dit peut-être qu'à l'époque, le scénariste avait sûrement déjà en tête les manigances de Sinistre et le fait que Madelyne est en fait un clone : il n'en est rien. A l'époque, fidèle à sa méthode s'appuyant sur des "coïncidences" bien pratiques, Claremont en fait simplement le sosie proverbial que chacun possède quelque part dans le monde (et qui a en plus le bon goût de travailler pour les grand-parents de Cyclope, soit dit en passant...). Elle est juste cette fille, "the one in a million", qui ressemble trait pour trait à Jean Grey. Pas tout à fait ceci dit, sa coiffure ayant été empruntée à Louise Simonson elle-même. Quant à ce patronyme, Maddy Pryor, c'est celui de la chanteuse anglaise qui officie dans le groupe folk-rock Steeleye Span, dont Claremont est fan.
Il est d'ailleurs à relever que Claremont a déjà usé de ce patronyme. Dans "Avengers Annual 10", une petite fille apparaît au détour d'une magnifique case surpeuplée signée Michael Golden. Claremont trouve dommage de laisser tous ces personnages anonymes au premier plan sur la touche et les dote tous d'une ligne de dialogue ou d'une bulle-pensée. Une petite fille rousse d'une dizaine d'années y répond au nom de Maddy Pryor, elle aussi. Les fans les plus conspirationnistes (et attentifs) ne cesseront de se demander quel est le rapport entre ces deux incarnations. Il n'y en a en fait aucun, à l'exception du patronyme, mais Claremont s'amusera à faire se rencontrer ces deux avatars à l'occasion d'une scène de cauchemar durant "Inferno", rejouant le dialogue de "Avengers Annual 10"...
L'épisode s'achève sur un cliffhanger de taille : le Phénix Noir est de retour !! Un faux-semblant, bien sûr. S'il joue constamment avec l'idée de ce retour, c'est la dernière chose que Claremont souhaite. Pas sous cette forme en tout cas.

L'épisode 175, double, marque un anniversaire : les 20 ans de "X-Men 1" par Lee et Kirby. Claremont et Smith, qui part (déjà) sur ce numéro, mettent les petits plats dans les grands.
C'est le baroud d'honneur de Cyclope : après avoir fait mine de l'écarter (logiquement) après la mort de Jean, et l'avoir ramené presque aussitôt, le scénariste souhaite conclure sa trajectoire (sans exclure de la ramener à l'occasion), en lui offrant un happy-end bien mérité. Le personnage est ici gâté, Claremont le gratifiant d'une victoire sur l'ensemble de l'équipe des X-Men, faisant honneur au fin stratège qu'il est, et lui offrant un mariage avec Madelyne, après un émouvant adieu à Jean. "Ils vécurent heureux et eurent plein d'enfants", tel est le plan pour Claremont. Ses plans se verront bousculés à son corps défendant, c'est rien de le dire...
Formellement, l'épisode est un régal (sans compter le talent habituel de Smith), notamment le choix des auteurs en matière de représentation des illusions du Cerveau. Tant que la vérité n'a pas été découverte, les illusions "subjectives" gouvernent la représentation de l'action (les X-Men "voient" le Phénix et le lecteur aussi) ; mais quand le masque tombe, la réalité objective est privilégiée (les X-Men "voient" le Phénix mais les lecteurs voient Cyclope). Une bascule intéressante. Claremont, désormais coutumier du fait, fait dans l'auto-citation quand il rejoue un échange entre Scott et Jean dans l'épisode 136 ("'Lo", "Hello you"), mais cette fois entre Scott et Maddy.
Sommet incontestable de la saga mutante, cet épisode inoubliable est l'un des favoris toutes périodes confondues de votre serviteur, pour ce que ça vaut.


Image


Smith s'en va sans même terminer l'épisode, les 9 dernières pages étant signées par son successeur, John Romita Jr, qui se rappelle avoir voulu atténuer au maximum la transition (déjà qu'elle survient au milieu d'un épisode...) en "imitant" le style de Paul Smith. Une confession qui amènerait presque à se demander si le style de Romita n'a pas subi l'influence de Paul Smith, le même genre d'épure (avec plus d'élégance du côté de Smith néanmoins) gouvernant à leurs travaux respectifs. L'avantage de Romita, c'est qu'il travaille très vite. Il restera en tout cas quelques 3 ans sur le titre, un run considérable, donc. Son nom restera durablement attaché à celui des X-Men.
Son premier épisode "en solo" est le numéro 176, encré par Bob Wiacek, lui aussi sur le départ. Sur cet épisode, le style de Romita rappelle beaucoup son travail sur "Amazing Spider-Man"...mais assez vite, son association avec un nouvel encreur, l'exceptionnel Dan Green (qui restera très longtemps sur le titre), transformera le rendu de ses planches, pour le meilleur.
Si mes souvenirs sont bons, cet épisode avait déclenché l'ire de certains lecteurs français à l'époque, à en croire le courrier des lecteurs de Spécial Strange. On s'offusquait : Cyclope (encore dans la lumière, pour la dernière fois avant longtemps) en est donc réduit à combattre des poulpes géants ? Car oui, c'est bien la principale péripétie de cet épisode. Certes, ce n'est pas l'idée la plus déterminante du run claremontien (euphémisme), mais pas de quoi hurler à la lune non plus. Juste une façon assez "pulp" de dire qu'à l'écart de l'équipe, avec Madelyne, Scott Summers n'a pas vraiment l'occasion de s'encroûter.
Le reste de l'épisode fait la part belle, dans la lignée des épisodes "posés", aux personnages et à quelques sub-plots que Claremont lance ou relance. Il introduit notamment le personnage de Val Cooper, dont le rôle dans l'hystérie anti-mutante sera fluctuant, aux côtés de Henry Peter Gyrich, qui fait presque office de modéré à côté d'elle. Le genre de scènes appelées à devenir récurrentes (dont le modèle est la dernière page de "Days of Future Past"), généralement bien troussées par Claremont qui maîtrise parfaitement l'exercice.
Logan y confronte aussi Mariko pour un magnifique échange, et Claremont met en place le retour imminent des Morlocks. 
Un très bon épisode de "transition", donc...nonobstant la pieuvre géante.

Prochain épisode : Une année 1984 bien moins flamboyante que la précédente, même si Romita s'installe pour le meilleur dans la durée, en s'associant à l'excellent Dan Green. Et un artiste légendaire, Barry Windsor-Smith, vient tâter de la franchise mutante pour la première fois, mais pas la dernière...

Source:

Article réalisé par Photonik, si ce dossier vous a plu, nous vous invitons à découvrir son émission qui traite de musique/cinéma/littérature/BD : TUMATXA!

Articles en relation
Rétrospective des X-Men de Chris Claremont par Photonik : 1982

Rétrospective des X-Men de Chris Claremont par Photonik : 1982

mer. 13 août 2014
Photonik poursuit sa rétrospective sur le m...
Rétrospective des X-Men de Chris Claremont par Photonik : Partie 5

Rétrospective des X-Men de Chris Claremont par Photonik : Partie 5

mer. 6 août 2014
Même pendant les vacances Photonik poursuit ...
Viens Dans Mon Comic Strip : Iceberg

Viens Dans Mon Comic Strip : Iceberg

sam. 26 juil. 2014
Nouvel article de la rubrique de Jean-Marc Lain&ea...
Commentaires (0)