Viens Dans Mon Comic Strip : Le Mandarin Empereur

Jean-Marc Lainé s'intéresse de près à un récit de l'ennemi d'Iron Man : Le Mandarin.


LE MANDARIN EMPEREUR

Mandarin… poil aux mains !

 

Ces derniers temps, je suis tombé sur plusieurs réflexions concernant le cross-over « Hands of the Mandarin », datant du milieu des années 1990, période d’une grande médiocrité pour la production Marvel. Les commentaires, peu amènes, rendaient bien compte de la faible qualité du truc. Moi-même, je me disais qu’effectivement, c’était pas terrible. Mais à la réflexion, je me suis surpris à songer que je n’avais guère de souvenir de cette saga censément si mauvaise.

 

Certes, cela ne prouve rien. Ma mémoire est notoirement percée de trous gigantesques. Et ce n’est pas parce qu’on ne se souvient pas d’un truc que c’est obligatoirement mauvais. Cela dit, j’ai conservé un souvenir aussi cuisant que douloureux de Time Slip / The Crossing, l’immonde et vaste cross-over consacré aux Vengeurs qui allait suivre quelque temps plus tard. Donc bon, l’affaire du Mandarin, j’aurais dû m’en rappeler au moins des bribes.

Après avoir repéré où ces numéros avaient été traduits, je les retrouve dans ma collection. Joie sans borne, ils ne se trouvent qu’en deuxième rayonnage d’étagères qui en comptent trois, donc inutile de faire varappe et spéléologie pour les dénicher. Et je m’attelle dans la foulée à la relecture.

Alors oui, effectivement, c’est pas terrible.

Déjà, c’est calamiteusement dessiné. On tombe en plein dans la période où Marvel embauche à tout va des dessinateurs aux styles bancals, qu’ils apparient avec des encreurs dont la consigne est de placer des hachures partout, parce que ça fait Jim Lee, et que Jim Lee, ça vend. Le tout à des cadences infernales accouchant de visages de travers, de décors faméliques, d’anatomies extraterrestres, de scènes de bastons envahissantes et illisibles. C’est d’une laideur sans nom. Gabriel Gecko, c’est pauvre, Dave Taylor (c’est bien le Dave Taylor au style vaguement moebiusien que j’ai vu traîner ailleurs ?) encré par Rey Garcia, c’est à vomir, Geoff Senior c’est autant de traviole qu’asymétrique… Reste l’excellent Tom Morgan, trop rare à mon goût, qui développe sur la série Iron Man un style tout fait de puissance, lorgnant vigoureusement vers Walt Simonson, à qui il emprunte les anatomies massives et géométriques et les traits de mouvements. Ses planches sont un régal, hélas noyé dans un torrent de laideur.

En France, le cross-over (avec préface et préambule) est traduit dans Strange #310 à #313 et Titans #201 à 203. En parallèle, en feuilletant Titans, on peut tomber sur des extraits du cross-over « Phalanx Covenant », qui secoue les titres mutants à la même époque. Et c’est à peine plus joli. Du Ken Lashley par tombereau nappe quelques jolies planches d’Amanda Conner ou Steve Epting, à qui l’on a passé les mêmes consignes idiotes : « fais comme chez Image ». Pouah. Bref, Semic, à l’époque (mais ce n’est pas de leur faute), c’est pas zouli zouli.

(Soit dit en passant, Strange contient à cette époque les épisodes d’Amazing Spider-Man écrits par Jean-Marc DeMatteis et dessinés par Mark Bagley. DeMatteis vient de marquer un grand coup en arrivant sur la série, expliquant dès son premier épisode que les problèmes récents de Peter Parker, y compris le retour inopiné de ses parents, étaient dus au Bouffon Vert. Il continue sur sa lancée en développant des intrigues psychologiques en parallèle, les actions des super-vilains servant d’illustration aux affres subis par le héros. En somme, une construction assez proche de « Kraven’s Last Hunt », sans la précision millimétrée de ce récit légendaire. Mais d’un coup, Amazing Spider-Man redevient passionnant, prenant, poignant. Ça n’allait pas durer, puisque la longue et poussive période de la « Saga du Clone » allait débuter. Mais ce rapide feuilletage m’a donné envie de relire ces épisodes, tout de même…)

Bref.

Revenons à notre Mandarin.

De prime abord, on peut s’étonner de la traduction du titre. Le cross-over, qui réunit les séries Iron Man, War Machine et Force Works, porte outre-Atlantique l’appellation « The Hands of the Mandarin ». Bizarrement, il a été traduit « Le Mandarin Empereur ». pourquoi pas « Les Mains du Mandarin » voire « Dans les Griffes du Mandarin », d’autant qu’une partie de l’intrigue tourne autour des mains reptiliennes du vilain, mais également de ce autour de quoi elles se referment ? Choix bizarre, assurément.

 

 

L’action commence alors que Tony Stark, en proie à crise d’alcoolémie comme il en connaît quelques-unes depuis le début des années 1980, se fâche à nouveau avec son pote Rhodey, ce dernier portant l’armure de War Machine inventée par Len Kaminsky. Dans le même temps, un groupe de méchants attaque de grandes villes asiatiques. On découvre très vite qu’ils sont à la solde du Mandarin, dont des mains reptiliennes ont repoussé depuis son dernier affrontement avec Tête-de-Fer. La puissance déployée est telle que les anciens Vengeurs de la Côte Ouest, répondant au nom de Force Works, ne suffisent plus. Et les deux héros en armure sont capturés. La construction, en soit, n’est pas si mal, les héros étant séparés en trois équipes, chacune ignorant le sort des autres, le surgissement de certains personnages pouvant servir ou desservir les actions des autres. Mais c’est raconté avec les pieds, si bien que l’enchaînement des péripéties n’est pas clair.

L’intrigue est pleine d’idées épatantes : la bulle temporelle renvoyant une partie de la Chine à l’ère médiévale, la lutte entre la technologie et la magie, les tensions entre les héros, l’utilisation par le Mandarin de Parallax, le sceptre de Century… Mais là encore, le dessin calamiteux et l’enchaînement des scènes catastrophiques n’aident pas à faire passer la pilule. La traduction, en soit, n’est pas mauvaise, malgré quelques menues bêtises, mais nous sommes encore à l’époque où le lettrage informatique ne s’est pas généralisé, si bien que les textes sont un peu laconiques et tracés en grosses lettres. On peut donc imaginer qu’une partie des informations se perd dans le passage d’une langue à l’autre. Notamment l’aspect technique des manipulations du Mandarin : les équipes traductrices / lettreurs ont sans doute dû faire des pirouettes pour caser les infos en virant le moins de choses possible. On imagine sans mal une retraduction de nos jours, permettant de faire rentrer plus d’informations et rendant la narration plus limpide.

Au final, le récit souffre des impératifs de production : raconté par une seule équipe dans une seule série, l’intrigue aurait paru plus digeste, n’aurait pas subi des disparités graphiques impardonnables, et aurait permis de meilleures transitions d’un épisode à l’autre. De même, avec un lettrage plus petit et une traduction plus précise, le récit aurait gagné en clarté pour le lecteur français. La précipitation de la production américaine se ressent jusque dans le travail éditorial de l’équipe Semic : les noms des personnages ou des véhicules changent d’un épisode à l’autre (Pégase ou Pegasus, Séisme ou Quake…), les expressions varient en fonction des traductrices (anti-technologie, anti-tech, anti-T…), et il apparaît comme évident que personne n’avait proposé de « fichier commun » pour que tous les prestataires puissent travailler avec les mêmes outils.

Reste que quelques bonnes idées surnagent. Notamment le personnage de Century qui, après avoir grenouillé dans la série Force Works, semble ici trouver une occasion de se développer. Les jeux sur le langage, l’un des tics de l’équipe Abnett-Lanning (loin d’être aussi bons que sur Guardians of the Galaxy ou Nova, mais bon, faut voir par qui leurs histoires sont illustrées, ici…), rendent le personnage à la fois mystérieux et fragile.

Mais « Le Mandarin Empereur », c’est comme une salade : les ingrédients ont beau être de première fraîcheur, si la sauce a tourné rance, c’est difficilement mangeable.

Source:

Jean-Marc Lainé, auteur, traducteur et responsable éditorial dans le monde des comics. Il a écrit récemment le livre : Comics & Contre-Culture, disponible à ce jour.

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