Interview Mathieu Sapin (Akissi)

Découvrez l'entretien réalisé lors du Festival International de la BD d'Angoulême 2014


BDS : Bonjour Mathieu Sapin. Merci de nous accorder du temps pour répondre à nos questions. Vous dessinez Akissi, petite héroïne de Yopougon dont Marguerite Abouet signe le scénario. Maguerite Abouet à qui on doit notamment Aya, dessinée non par vous mais par Clément Oubrerie. Vous dites vous être inspiré de l’univers graphique d’Oubrerie pour dessiner Akissi, mais pourquoi puisque le public des deux séries n’est clairement pas le même ?

Mathieu Sapin : Inspiré, c’est plus qu’inspiré en fait parce qu’Akissi est une série que Marguerite Abouet avait en tête avant d’écrire Aya. Elle est venue voir Gallimard avec ce projet mais Gallimard à cette époque cherchait des projets plus ados-adultes, c’est pour ça que Marguerite et Clément se sont mis à faire Aya avec beaucoup de succès d’ailleurs !

Après ils sont revenus à leur idée première d’Akissi et c’est Clément Oubrerie qui était naturellement destiné à dessiner Akissi mais à cette époque il travaillait en parallèle sur le dessin animé d’Aya et ça lui était impossible de tout mener de front donc ils ont réfléchi à trouver un dessinateur pour Akissi. Mais Clément avait déjà dessiné tous les personnages et même un épisode donc quand ils m’ont proposé ça, l’idée c’était vraiment de reprendre, à ma sauce, un registre graphique déjà installé.

Et moi j’aime bien ça. J’avais déjà fait ça avec « Sardine de l’Espace »puisque j’avais repris la suite de Guibert qui lui-même avait repris la suite de Sfar. Et en fait c’est assez agréable de reprendre comme ça des séries déjà composées.

 


BDS : Vous êtes donc entré dans des chaussons…

Mathieu Sapin : Oui, c’est ça, c‘est exactement ça. C’est une expression que je reprendrai (rires). Je suis rentré dans des chaussons, bien chauds et on s’amuse avec des jouets qui sont déjà constitués.

 

BDS : Comment êtes-vous entré dans cet univers déjà constitué ?

Mathieu Sapin : Moi, je ne connais pas l’Afrique donc j’ai essayé de reconstituer une Afrique plutôt évoquée. A la différence de d’Aya dont l’univers est très référencé (on retrouve des vrais décors d’Abidjan, de Yopougon) avec une volonté avérée de réalisme, Akissi n’est pas réellement localisée à Yopougon – nous le lisons comme ça à cause d’Aya – mais en réalité elle pourrait vivre dans n’importe quelle ville de Côte d’Ivoire, ou même au Sénégal ou au Burkina-Faso.

Notre préoccupation était davantage d’écrire des histoires d’enfants, pour les enfants, des histoires assez universelles, qui certes ici se passent en Afrique mais en vérité, les histoires qu’on raconte pourraient se passer n’importe où. Et c’est ce qu’on s’attache à faire avec Marguerite, écrire des histoires qui parlent aux enfants.

 

BDS : Akissi est une petite héroïne pleine de vie, pleine de peps, vos dessins sont tout en fluidité, tout en énergie, très colorés. C’est effectivement très agréable à lire, mais est-ce aussi agréable à dessiner?

Mathieu Sapin : Merci ! Je tenais à préciser que les couleurs sont de ma sœur, Clémence. Mais oui, pour moi c’est un grand plaisir car je fais des choses très variées par ailleurs, des projets plus lourds avec une pression différente. Là, on est dans quelque chose de très léger et je m’amuse beaucoup. J’ai beaucoup de plaisir à dessiner Akissi d’après ce que me raconte  Marguerite. Parce que Marguerite écrit ses histoires, elle me donne un document storyboardé, mais après elle me les raconte. Oui, vraiment, il y a beaucoup de plaisir. Et d’une manière générale, j’aime bien m’amuser alors ça tombe bien.

 

 

BDS : Vous dites que Marguerite vous raconte les histoires en plus de vous fournir le storyboard, pouvez-vous nous parler de votre collaboration?

Mathieu Sapin : Elle écrit la scène sous forme de storyboard mais c’est un storyboard très succinct sur lequel je vais pouvoir apporter beaucoup de mise en scène. Elle, c’est surtout les dialogues sur lesquels elle s’amuse beaucoup. J’ai beaucoup de latitude sur les scènes d’action par exemple. Donc après je lui montre le résultat, elle réagit dessus et il m’arrive, pas systématiquement mais souvent, de modifier des choses en fonction de ce qu’elle m’a dit parce que comme elle, elle a une idée, que ce sont des scènes qu’elle a vécues ou qui sont très personnelles, forcément ce n’est pas évident de le retranscrire parfaitement, alors on échange et voilà.

Là, on est sur le cinquième volume, on est maintenant bien rodé.

 

BDS : Un cinquième album, bonne nouvelle ! Pouvez-vous nous expliquer comment on a fait appel à vous pour suppléer Clément Oubrerie ?

Mathieu Sapin : Il faudrait plutôt le leur demander, comment ils en sont arrivés là, mais je crois que ça s’est fait assez naturellement en fait. Avec Clément, on se connaissait, notamment par l’entremise de Joann Sfar qui travaillait avec lui et qui est pour moi un compagnon d’atelier et puis je sais qu’il avait bien aimé certaines de mes BD. Peut-être aussi que Sardine de l’Espace les a aidés à se décider. Il faudrait vraiment leur demander, ça s’est fait très simplement, ils m’ont demandé : « Est-ce que ça t’intéresserait de faire ça ? », j’ai répondu oui et puis voilà.

Parce que j’aime beaucoup multiplier les projets avec des configurations variées : j’aime bien dessiner sur les scénarios des autres, j’aime bien écrire pour d’autres…A chaque fois ce sont des échanges intéressants qui, moi, m’apportent beaucoup, m’apprennent des choses. Par exemple concernant l’écriture de Marguerite, quand j’ai lu ses premières histoires, j’étais épaté par leur simplicité. Moi, j’ai toujours tendance à compliquer les choses, à en rajouter, parce que j’ai peut-être moins confiance dans la structure de mes histoires. Mais elle, elle y va au contraire très naturellement, et force est de constater que ça fonctionne très bien. Donc j’apprends beaucoup grâce à ça.

 

BDS : En gros, Mathieu, vous aimez bien rentrer dans des pantoufles mais n’êtes pas, pour autant, pantouflard.

Mathieu Sapin : Oh non, pantouflard, non. Il y a une partie de mon travail qui se passe à l’atelier, à Paris, que je partage avec Riad Sattouf et Christophe Blain. C’est la partie dessin. Mais il y a aussi un aspect maintenant important dans mon travail de BD reportage, BD documentaire pour lequel je me déplace beaucoup et passe beaucoup de temps sur le terrain. En 2012 sur la campagne présidentielle par exemple, j’ai passé près de six mois à cavaler dans toute la France. Avant ça, j’avais passé six mois à Libération, donc il y a un va-et-vient entre le terrain et puis l’atelier. Donc, je mets les pantoufles à l’atelier et je les enlève quand je sors.

 

BDS : Je me demandais, avez-vous testé les recettes contenues dans les bonus d’Akissi ?

Mathieu Sapin : Oui, je les ai testées avec es filles, mes premières lectrices.

 

BDS : Et votre préférée ?

Mathieu Sapin : Les boules de coco. Mais c’est riche, il ne faut pas en manger trop ! (rires)

 

BDS : C’est la seule que j’ai moi-même tentée. Mais j’ai aussi testé le jeu de l’oie, et ça marche très bien.

Mathieu Sapin : C’est vrai ? Super ! Il y avait un jeu de l’oie géant au salon de Montreuil. Oh, ce n’est pas révolutionnaire, ce n’est qu’un jeu de l’oie, mais j’aime bien l’idée qu’on peut jouer avec le livre. Je n’ai pas la sacralisation de l’album.

 

BDS : Vous nous annoncez un tome 5. Quand devrait-il sortir ?

Mathieu Sapin : En mai je pense. (NDLR : le tome est bien sûr déjà sorti)

 


BDS : Après cinq tomes d’Akissi, avez-vous acquis quelques compétences langagières, un début de bilinguisme ? Pourriez-vous nous dire quelques mots à la manière d‘Akissi ?

Mathieu Sapin : Oh la la, alors là, pour le coup je suis nul. En plus si les personnages dans Aya parlent beaucoup en langage local,  pour Akissi, Marguerite en a volontairement moins usé pour rechercher un effet universel. Elle, elle saurait, mais moi vraiment, je suis désolé.

 

BDS : Ne soyez pas désolé ! Malgré que je sois une lectrice assidue, j’en suis également incapable. Il me faudrait davantage de tomes pour y parvenir, aussi je compte sur vous et Marguerite.

Mathieu Sapin : Avec plaisir.

Source:

Lauriane et Lison

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