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Critique de She wasn't a guy #1

par Willos le ven. 30 août 2024

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Vert, tige de l'amour ?

Entamons la découverte de ce nouveau titre, yuri, excusez du peu, chez Mangetsu, et voyons voir ce qu’il en retourne de ce choix éditorial qui se veut éclectique pour le récent label manga de Bragellone.

Signalons la fraîcheur de cette publication, initiée en 2022 et compilée en broché au Japon l'an dernier.

Arrivé en librairie, on remarque ce livre mis en avant par son grand format d’une part, mais surtout par son visuel vert pomme bien visible. À la simple ouverture des premières pages, l'impression est déjà positive. Littéralement même puisqu'on a à faire à un volume en fond vert intégral. Les ouvrages en bichromie sont assez rares pour le mentionner et le mettre en avant. Le dessin, qui reste en noir et blanc, est moins austère que ce qui se dégage de la couverture, et le ton moins froid que l’allure de la protagoniste, qui à son instar cache bien son jeu.

Alors, tous les voyants sont-ils au vert ?

Pas si sûr.

À peine tournée la première page, et j’ai déjà un vertige. Précédemment échaudé par Nos différences enlacées, qui avait refroidi ma lecture en me chauffant l’esprit par sa mise en page, je me retrouve face à un sommaire qui brise la glace sans équivoque et me fait bouillir.

Trois chapitres en... 37 sous-chapitres ! Cette fois-ci je sais à quoi m’attendre, étant donné qu’on n’est pas face à un manga à gags dont on aurait les intitulés, on va donc se retrouver avec une pléthore de scénettes issues d’une publication internet, via Twitter en l’occurrence.

Vous voilà avertis. Si comme moi vous avez été dérouté par le fil de la lecture de Nos différences enlacées citée ci-dessus, préparez vous à retrouver cette mise en forme, bien qu’ici la trame scénaristique soit, relativement, plus linéaire.

On va donc avoir droit à des redites de débuts d’histoires, soit en images (copier/coller), soit en texte résumé.

L'image ne souffre pas de flou d’agrandissement qu’on a pu parfois constater sur des changements d’échelle de support.

Graphiquement ça reste très propre, presque trop, mais avec un sens du détail, alimenté par beaucoup de gros plans, très rapprochés sur les visages, sortant souvent du cadre.

Peut-être est-ce dû au média d’origine qui doit se lire aisément sur un écran de portable, mais sur le rendu papier grand format, cela apporte beaucoup de ressenti dans l’expression des sentiments. Les regards, les chevelures, les angles de têtes ont un niveau de maîtrise qui procure un fort impact visuel.

C’est une des vertus de ce titre.

On peut regretter que l’effet rechercher par la jaquette ne puisse paradoxalement pas retraduire cela. Peut-être est-ce plus pertinent pour attirer l’attention de loin. Les premières pages en couleur (pas de papier glacé ici) sont très belles, et une colorisation du même acabit pour la jaquette aurait pu être du plus bel aloi.

On notera aussi le travail de lettrage, qui a été bien géré puisqu’il jongle en plus du noir du texte et du trait avec la couche supplémentaire du fond vert.

Le style du dessin joue aussi sur notre perception de la relation à venir, avec nous comme entre-elles. Nos protagonistes sont jolies, mais sans tomber dans des canons de beauté clichés, on leur trouvera une attirance physique plus dégagée par leur allure que par leur sexualisation. Ce traitement graphique pourrait aussi bien convenir à des trentenaires qu’à ces lycéennes.

La narration est condensée, sans doute due ou amplifiée à la publication sur Twitter.

L’interprétation des émotions se fait à travers représentations tierces, hors contexte, des visualisations mentales, des projections au lecteur, le dessin des pensées, plus que par les dialogues, en particulier au début où les filles nous sont méconnues.

Il faut penser à faire une recherche musicale pour approfondir les personnages, la perception qu’on pourra se faire d’elles.

L’histoire progresse mais reste saccadée par le découpage. Le micro-chapitrage forces des contractions de situations, avec certaines cases contenant trop d’informations ou des pseudo-suspenses. L’enchaînement est compréhensible bien qu’un peu trop brut, pas assez narré ou romancé. Cela engendre une perte d’effet marquant avec moins de montée en puissance préalable.

Il règne parfois une impression d’un manque de récit, de case ou de bulle même si le rythme reste acceptable.

En conséquence, ou en cause, la construction des planches par une destructuration volontaire maîtrisée offre un rendu visuel dynamique.

Toutefois, le grand ensemble « chapitre 2 » m’a paru très brouillon, une situation transitoire mal fagotée, comme si la prise de la mayonnaise du succès de sa publication en ligne avait contraint l’autrice à broder un objectif de stabilité à la va-vite, pour se laisser une préparation plus longue.

L’autrice use de raccourcis mentaux pour passer outre la concision, ce qui engendre des incohérences scénaristiques, tout du moins mon incompréhension. Par exemple à la page 131, elles n’ont pas de proximité apparente, mais page 132 leurs amies ont la vision que pourrait connaître l’autrice ou le lecteur, en prédisant leur écoute mutuelle.

On obtient des explications rétrospectivement, lorsqu’on en obtient. Nombre de péripéties passent à la trappe. Mitsuki ne joue pas de guitare avant la page 90. Et son tatouage ? Aucune incidence sur l’histoire.

On aurait pu avoir un épisode où les 3 pimbêches discutent chiffon, Aya exhibant un nouveau bracelet, une autre faisant la réflexion qu’il était mignon et distingué, pas comme le brassard de Mitsuki. L’autre lui demandant si elle ne ferait pas du tennis pour le porter en permanence. Gênée et ne pouvant révéler son motif secret, Mitsuki aurait alors dit sur la défensive que c’est pour masquer une cicatrice. Les deux autres effarées partant alors dans des délires mentaux : « cicatrice ? Scarification !? TS !!? » renforçant alors l’aura répulsive asociale par un ressort comique.

Ben non, ça on ne l’a pas eu.

Si l’on connaît l’histoire des goûts musicaux de Mitsuki, presque logique par son environnement familiale, on ne connaît rien d’Aya, dont le pourquoi du comment est encore plus légitime à poser.

Au passage, on peut déplorer la sélection musicale purement anglophone dans ce volume. Je ne connais pas l’influence culturelle de la mondialisation sur l’autrice ou sa vision sur la jeunesse qu’elle dépeint, mais je m’étonne qu’aucune chanson japonaise n’y figure. Transposée en France, nul doute que Téléphone ou Trust seraient apparus, simplement pour le clin d’œil.

Utilisé à plusieurs reprises, le coup des oreillettes sans-fil pâti d’un manque de relation, la symbolique du lien invisible est moins forte qu’avec des écouteurs filaires, partagés, même si c’est un cliché vu et revu.

La révélation est d’ailleurs maladroite et complètement sous-exploitée, expédiée en 2 pages, alors que c’est clairement le tournant du tome, elle aurait mérité une mise en scène sur une dizaine de page et une théâtralisation par étape, mais là encore la restriction de publication calibrée au coup par coup en ligne ne permet pas une intégration adéquate de ce dénouement.

La traduction m’a quelque fois fait tiquer, comme un « elle lit vite » à propos d’un SMS, qui aurait plus été compris comme un « elle répond vite », ou encore un « doux Jésus » sorti du diable Vauvert. Idem pour quelques anglicismes avec lesquels j’ai toujours du mal.

Au final, le yuri peine à poindre le bout de son clit... nez (ouai celle-là elle est limite, mais je la garde quand même), malgré les interrogations des héroïnes, leur relation est en premier lieu tournée vers la (re)connaissance d’elles-mêmes ; une estampille shōjo-ai pourrait être surfaite au yeux de certain(e)s, puisqu’après la résolution éponyme au cours du chapitre 3, ce premier tome pourrait tout aussi bien être le début (ou la fin prématurée) d’une simple amitié.

Sans considération d’un quelconque public cible ou catégorisation, ma lecture longue et assidue de She wasn’t a guy m’en fait tenir une appréciation, qui sans renier ses atouts susmentionnés, tend à traiter à ce stade ce manga de surcoté. Les phénomènes d’internet se suivent et s’estompent, et le million de lectures argué pour la promotion de cette œuvre me laisse pantois tant les différents vecteurs de médiatisation peuvent agir pour une raison X ou Y. La mise en exergue du groupe Nirvana ou la réception passive et gratuite directement dans sa poche de ses planches pourraient seules justifier d’un tel engouement, pour peu que le produit ait un minimum de qualités, ce dont cette série est pourvue, loin s’en faut.

Quant à ce vert, en fin de compte je n'ai pas approfondi le sujet pour savoir s'il y a une symbolique avec l'histoire, où j’aurais raté son explication, ou s’il s’agit d’un parti pris graphique de l'autrice qu’elle a pu détailler dans un contexte externe à l’œuvre.

En bref

Une histoire d'affinité, et plus si amitié. À voir (au sens propre comme au figuré).

7
Positif

Bichromie verte en grand format.

Graphisme trombinoscopique

Ne cible pas spécifiquement le lectorat yuri

Un tome 2

Negatif

Issu d'une publication sur Twitter

Narration compressée au coup par coup

Le lectorat yuri restera sur sa faim

Potentiel scénaristique sous-exploité

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