Une œuvre puissante et touchante, évidemment marquée par des influences visibles, mais dotée d'un charisme impressionnant et d'une intensité émotionnelle sincère
L'éditeur HiComics propose la mini-série Dawnrunner, sous deux versions fort appréciables : une standard dans une édition grand format de qualité avec quelques annexes, et une collector en noir et blanc avec de nombreux bonus. Des écrins parfaits pour cette intense saga, publiée initialement en cinq épisodes chez Dark Horse et réalisés par deux auteurs en pleine ascension.
Dawnrunner est en effet scénarisé par Ram V, qui sort actuellement d'un run sur Detective Comics après avoir enchaîné plusieurs projets DC Comics (Swamp Thing, Justice League Dark...) et indépendants (le formidable Blue in Green notamment). Evan Cagle est l'illustrateur de l'ensemble, et vit à Paris où il réalise plusieurs illustrations et comics (Superman and the Authority, Catwoman, Dark Tropic et le futur New Gods).
Tous deux s'unissent pour réaliser cette production fort bien éditée en VF, et qui marque durablement le lecteur pendant et après une lecture ébouriffante et pleine d'émotions.
Mais de quoi parle Dawnrunner ?
Dans un futur a priori proche, un vortex dimensionnel appelé El Desgarron s'est ouvert dans l'espace aérien guatémaltèque. Des créatures monstrueuses et immenses, aux formes variables, ont commencé à en sortir : les Tetzas. Les armes habituelles se sont révélées inutiles, et l'Humanité a forgé un gigantesque Rempart pour les contenir dans un enclos. Les Nations se sont alors dissoutes pour confier leurs ressources à cinq corporations pour un effort de guerre rapidement concentré sur une unité : les Iron Kings. D'immenses machines de guerre, gérées par des pilotes liés intimement à elles, afin d'anéantir les Tetzas.
C'était il y a quatre-vingt-seize ans. Depuis, les Tetzas continuent d'arriver et sont continuellement vaincus et brisés par les Iron Kings. Au point que c'en est devenu un spectacle télévisuel, source de paris et d'une fanbase intense, actuellement concentrée sur la pilote favorite, Anita Marr. Celle-ci doit désormais piloter un Iron King dernier cri créé par la corporation Cordonware, dirigée par le fourbe Andro Lestern. Elle est cependant couvée par Catarina, la responsable globale, alors que le professeur Murali tente de percer le langage des Tetzas.
Cependant, les événements ne tournent pas comme Cordonware le souhaite : Dawnrunner est un Iron King différent, où une interface spéciale créé un lien intime entre le pilote et l'immense robot... parce que les savants fous de la corporation ont osé l'impensable pour la concevoir. Les Tetzas se multiplient et une menace terrible se forme, alors qu'Anita Marr doit gérer la célébrité et sa petite fille atteinte d'une maladie mortelle provoquée par la présence des monstres. Surtout, elle découvre les secrets de l'interface, et entame un étonnant dialogue intérieur avec... le soldat Ichiro Takeda, décédé presque un siècle plus tôt ?!
On le comprend très vite, Dawnrunner est une œuvre influencée par de grandes sagas aînées. L'on peut penser au film Pacific Rim pour le combat de grands robots contre des monstres géantsarrivant via un portail, mais l'on arrive évidemment rapidement à Neon Genesis Evangelion. L'immense œuvre du non moins immense Hideaki Anno est présente partout ici, et autant Ram V qu'Evan Cagle payent leur hommage réel et sincère à la saga, qui a débuté il y a quasiment trente ans et a bénéficié de plusieurs versions, intenses et troublantes.
Il faut ainsi d'ores et déjà accepter que Dawnrunner soit clairement inspirée par ces grands prédécesseurs, ce qui est officiel en soi. Même si les deux auteurs forment une saga personnelle, les éléments sont proches, et les emprunts réels et même assumés. Il est néanmoins agréable de voir que le scénariste et le dessinateur ne s'abandonnent pas à bêtement copier ou reprendre, mais ils s'emparent pleinement de ces caractéristiques pour en faire les piliers de leur propre intrigue. Cela leur permet de former propre approche, via leur propre intrigue pour y injecter leurs propos et surtout leurs émotions, très marquantes.
Dawnrunner se repose ainsi sur les éléments bien connus des combats contre des monstres géants, dits Kaijus, et des Méchas, eux-mêmes étant fort spécifiques, avec des liens personnels, définitivement intimes entre les pilotes et eux.
Il est cependant agréable de voir que l'héroïne est une adulte sûre d'elle-même, et non pas des enfants évidemment perturbés comme dans l'influence principale. Les autres personnages sont aussi des adultes, plus ou moins sûrs d'eux-mêmes, mais qui ont une approche elle aussi « mature » qui est agréable dans un tel contexte, notamment parce qu'ils ne sont pas rongés de complexes trop présents. Ils ont bien sûr des personnalités intéressantes, avec plusieurs aspects et strates, mais il est rafraîchissant de voir des personnages bien en place dans un système bien huilé et fonctionnel, sans crispations trop prégnantes.
Certes, la catastrophe arrive, mais les œuvres du genre montrent souvent des failles latentes et des crises déjà en cours avant celle-ci. Dawnrunner débute avec un contrôle total de la situation, qui va cependant échapper à tous par l'appât de pouvoir et de gloire du patron de la corporation, et par une expérience terrible. L'on retrouve également une critique de l'ultra médiatisation des événements dangereux, ainsi que l'ultra connexion aux nouvelles et aux événements dramatiques en cours ; c'est léger mais bien présent, et cela fait réfléchir.
Cependant, les atouts essentiels de Dawnrunner se trouvent dans la gestion des personnages et de leurs émotions. Nous parlons ici d'Anita et d'Ichiro, dont la relation étrange mais belle est le cœur de l'histoire et des révélations sur cet Iron King nouveau et troublant.
Ram V parvient très vite à impliquer le lecteur dans le destin de l'héroïne, mais aussi dans les souvenirs du soldat décédé. Leurs échanges sont forts, prenants, avec des révélations intimes qui sonnent justes et particulièrement crédibles entre deux « étrangers » qui se découvrent des points communs, et un espace sûr où se livrer pleinement. Il y a le sentiment que tous deux déposent les armes, les charges qui pèsent sur leurs épaules dans cet endroit surprenant, et c'est très touchant de voir ainsi une discussion universelle, tendre et juste.
D'autant plus que tout ceci intervient en parallèle d'une menace immense, traitée autant par l'universalisme du danger posé à l'Humanité que par l'intimité de cette discussion constante, et de la solution qui peut y être trouvée. C'est malin, juste et pertinent, avec un final particulièrement étouffant, où le lecteur est happé par les événements et ne peut lâcher le volume avant de savoir comment cela se finit.
Le cœur se serre régulièrement, et la respiration ne reprend qu'après la dernière page lue ; mais sans que tout soit parfait, car l'on ne se remet jamais pleinement après tout ceci.
Ram V livre ainsi un scénario très juste, qui paye son hommage sincère et pur aux grands exemples précédents, et les utilise comme des piliers pour une intrigue qui joue sur les émotions d'adultes marqués par le pire mais qui n'ont pas perdu leurs âmes et leurs tendresses.
C'est beau, fort, puissant et sincère – mais l'ensemble bénéficie surtout d'un graphisme épatant.
Evan Cagle est en effet l'un des atouts principaux de Dawnrunner. Le dessinateur met son immense talent au service d'un scénario dont il magnifie chaque élément, chaque page, chaque case même.
Les planches sont immenses, intenses, puissantes. Les Tetzas sont terrifiants, les Iron Kings sont troublants, bizarres mais particulièrement réussis. Les affrontements sont violents, brutaux, extrêmement dynamiques et terribles. Les échanges intimes sont touchants, les éléments de science-fiction sont très réussis, et les ambiances sont léchées.
C'est fort, c'est très fort, c'est extrêmement beau, c'est totalement détaillé et riche, mais... le présent lecteur doit admettre que cet abus de détail peut gêner, notamment lors des combats certes dynamiques mais chargés. Il s'agit moins d'un défaut que d'un bémol, mais la lecture peut s'avérer exigeante voire même usante pour certains yeux, malgré l'immense talent d'un dessinateur très inspiré ici.
En bref
Dawnrunner est une œuvre qui assume son hommage aux grandes sagas dont elle s'inspire, mais sans être une bête copie. Les deux auteurs en pleine ascension utilisent ces éléments connus, non pas pour une déclaration d'amour mais pour les utiliser comme base de leur propre saga. Celle-ci se révèle extrêmement prenante, avec quantité d'émotions qui touchent juste avec un final étouffant et fort. Et l'ensemble bénéficie d'un graphisme épatant, extrêmement détaillé et ébouriffant, qui ne peut laisser insensible. Une réussite définitive et intense !
Positif
Un scénario fort et juste, qui assume ses influences et en fait une force pour un touchant récit de personnages bien écrits.
Des émotions extrêmement bien agencées et amenées, pour un final puissant.
Un dessin épatant, terriblement détaillé et superbe, au dynamisme et à la puissante peu égalés.
Negatif
Des influences bien utilisées, mais voyantes : ça ne gêne pas, mais Dawnrunner n'invente pas grand-chose.
Des personnages secondaires un peu trop utilitaristes, trop basiques, notamment le patron de la corporation.
Un dessin extrêmement fort et puissant, mais qui peut s'avérer fatiguant pour les yeux voire complexe à suivre dans les moments trop intenses.








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