Suite réussie d'une pépite intense et prenante, avec ajouts mythologiques pertinents à ce monde passionnant à découvrir, bien que le choc initial ne soit évidemment plus là
Delcourt propose le deuxième tome de Night Eaters, dont le premier tome a été un choc intense au vu des immenses qualités scénaristiques et graphiques de cette pépite (cliquer ici pour la critique du premier tome). Objectivement, une légère appréhension peut happer le lecteur avant de découvrir ce deuxième volume, au regard de la réussite éclatante de ces débuts signés par Marjorie Liu et Sana Takeda, duo déjà formidable à l'oeuvre sur Monstress.
Après lecture des quasi trois cent pages de cette suite, le constat est sans appel : le choc initial est certes passé, mais ce que l'on perd en impact du début est grandement contrebalancé par une maîtrise totale des personnages, des rebondissements et de l'ouverture progressive à une mythologie dense, intense, prenante et qui va jusqu'à des sommets imprévisibles en matière de cosmogonie et d'apocalypse !
Mais de quoi parle finalement Night Eaters Tome 2 : Ses petits faucheurs ?
Nous sommes quatre mois après la fin du premier volume, où les jumeaux Milly et Billy Ting ont découvert que la maison en face de celle de leurs parents est bien hantée, avec une incantation infernale qu'ils parviennent à stopper... parce qu'ils sont eux-mêmes des créatures du surnaturel. Leur mère Ipo est une entité puissante sous forme humaine (un Dragon ?), leur père Keon est un Sorcier craint par plusieurs panthéons, et eux deux sont des Démons dont les capacités se développent lentement et douloureusement.
Plusieurs flashbacks montrent en effet l'évolution des jumeaux face à ces révélations, avec d'abord une phase complexe où leurs corps encaissent ces changements, puis leurs façons de gérer ces changements brutaux dont ils ne savent presque rien. Leurs parents en disent très peu sur leurs origines, alors Billy multiplie les contacts avec des spécialistes asiatiques de l'occulte, tandis que Milly recherche des informations sur le propriétaire décédé de la maison hantée, qui a enclenché tout ceci. Elle devient ainsi l'interlocutrice d'une jeune fille sans visage, a priori décédée lors d'un rituel maléfique, et garde hélas contact avec la mystérieuse poupée qui contient l'âme sacrifiée de l'épouse enragée du voisin désormais décédé.
Très vite, les jumeaux sont sur la piste d'une secte étrange, qui laisse espérer un avenir formidable aux adeptes qui osent commettre des actes horribles pour suivre le mystérieux Ming dont l'on ne voit jamais les yeux. Les jeunes héros se mettent ainsi en danger dans leurs recherches, même si leurs pouvoirs se développent, et leurs parents s'organisent aussi... avec leur mère qui va interroger d'anciens contacts, et leur père qui fait sortir son frère Bee de la retraite. Mais les événements s'enchaînent, et la famille s'implique dans une apocalypse qui ne dit pas encore son nom...
On le comprend, ce deuxième tome aborde pleinement la mythologie à peine entrevue et murmurée à la fin du premier volume. Les autrices développent complètement ce monde mystique, avec des complots et des présences magiques en Amérique même si tout ceci prend racine dans les mystères asiatiques auxquels les personnages sont liés.
A bien des égards, Marjorie Liu livre un double récit, avec en première ligne son intrigue dense et intense sur des éléments magiques que l'on découvre peu à peu, mais aussi une forme de réflexion sur la quête des origines de jeunes Sino-américains, confrontés aux secrets de leurs parents très mutiques sur leur passé dans d'autres pays. Ici, Billy et Milly doivent creuser pour découvrir de quelle dimension et de quelle caste démoniaque ils viennent, car leurs parents ne veulent rien révéler, mais l'on peut aussi imaginer une quête proche de jeunes Américains d'origine asiatique, qui voudraient en apprendre plus sur leur lignée alors que leurs parents ne veulent rien évoquer de passés difficiles.
Il y a bien un double message possible, avec un regard autant dur que tendre sur les événements et les personnages.
Une approche dure, parce que les événements sont particulièrement brutaux et violents, avec des autrices qui vont encore plus loin dans l'horreur et dans la magie sombre, maintenant que les digues du secret commencent à tomber, et l'on peut comprendre la rancoeur des jumeaux envers leurs parents qui les laissent dans l'ignorance.
Mais aussi une vision douce de tout ceci, avec clairement Ipo et Keon qui veulent bien faire pour leurs enfants, qui veulent les protéger de leurs propres passés mais aussi d'eux-mêmes, et l'on devine une grande tendresse dans les réactions parentales, certes maladroites mais sincères.
C'est fin, prenant, touchant et fort réussi dans les différents niveaux d'analyse.
Surtout, au-delà même de cette formidable gestion des relations familiales, avec toujours une relation frère / soeur très forte et très belle dans les non-dits, les gestes et les regards, ainsi que cette belle découverte d'une mythologie intense et dense, ce deuxième tome de Night Eaters est encore une fois très bien raconté.
Les épisodes sont nombreux et se dévorent avec plaisir, parce que Marjorie Liu créé un rythme, une dynamique qui happent complètement le lecteur. La gestion des flashbacks en début d'épisodes est classique mais bonne, et les rebondissements se suivent ensuite avec fluidité, avec efficacité et avec beaucoup d'entrain. Tout est fluide, tout est prenant, tout est bien fait et bien dialogué, avec des révélations dispensées au bon moment, des petites trahisons et des moments de solitude terrifiante qui fonctionnent fort bien.
En outre, l'ensemble bénéficie des formidables dessins de Sana Takeda. Celle-ci continue d'illustrer la série avec son style graphique surprenant, troublant, qui rappelle encore Ben Templesmith mais livre des éléments inspirés évidemment des fresques asiatiques qui fonctionnent complètement.
Son graphisme happe également le lecteur, et ses ambiances sont intenses et haletantes, avec désormais plus d'aspects violents, mystiques et gores. Cela tranche avec l'ésotérisme progressif du premier tome, mais cela correspond bien à l'évolution du propos, avec toujours des visages très expressifs et réussis.
En bref
Le premier tome de Night Eaters fut une pépite, totalement enthousiasmante et complètement réussie dans l'ambiance et le rythme. Sa suite n'a plus le choc initial, mais les autrices compensent avec une très grande maîtrise des personnages très bien animés, des enjeux qui évoluent très intensément et de leur mythologie, qu'elles développent avec un rythme parfait. L'ambiance gagne en horreur et en violence sans trop en montrer, et l'atmosphère est formidablement travaillée par un scénario efficace et un graphisme particulièrement marquant. Le premier tome fut donc une pépite, sa suite confirme que nous avons ici une très grande série avec plusieurs niveaux de lecture... à ne pas manquer !
Positif
Une très grande maîtrise des personnages, des enjeux et du rythme dans les rebondissements et les événements.
Un graphisme formidable, pour une atmosphère marquante et envoûtante.
Une mythologie qui se développe avec une très grande ambition, qui coupe le souffle.
Negatif
Le choc initial n'est plus là, et l'impact est légitimement un peu moindre qu'après le premier tome.
Un fonctionnement plus classique avec flashbacks / rythme au présent sur chaque épisode.
Voir un peu plus les parents serait bien, car le lecteur a vraiment envie d'en savoir plus sur eux !









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