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Critique de Dead letters #1

par bulgroz le lun. 29 févr. 2016 Staff

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Deux impressions dominent lorsqu'on approche Dead Letters en librairie pour la première fois, l'une étant liée au fameux « toucher Glénat » que j'affectionne particulièrement et qui apporte une certaine plus-value à l'objet mais qui ne justifiera pas pour autant son prix : 128 pages, 14,95€. Dans la moyenne haute des sorties du moment.
Ensuite vient l'impression visuelle. En feuilletant rapidement le T.1, le parti-pris graphique a de quoi surprendre, en bien ou en mal, en tout cas il ne laisse pas indifférent.

Il est assez difficile d'aborder le scénario sans trop en dévoiler tant il est évident que les auteurs ont cherché à ménager un effet de surprise, plutôt réussi par ailleurs.
Le scénariste, Christopher Sebela (Screamland, Captain Marvel, Alien VS. Predator) a néanmoins choisi une ouverture des plus classiques, ce qui est habile tant ce qui suit ne l'est pas.
Le comic commence donc ainsi : « La première chose dont je me souviens, c'est que je ne me rappelle de rien », rien de très original donc : le héros se réveille amnésique et il va chercher à retrouver ses souvenirs. Le thème de la perte de mémoire est quasiment devenu un topos : un genre à part entière. On aurait toutefois tort de limiter le personnage principal à un énième avatar de Jason Bourne, ou de XIII côté BD. En effet, on découvre rapidement, le contexte général, osé et qui laisse de (très) larges marges aux auteurs pour développer un univers riche et complexe...

La progression dans l'histoire se fait assez rapidement et à un rythme soutenu, trop parfois : certaines scènes nous sont enlevées – et on les veut ! - par l'utilisation d'ellipses narratives. L'action visible est ainsi parfois coupée des récitatifs et on se perd un peu d'un tableau à l'autre.
En réalité, des trois premiers quarts de l’œuvre se dégage une impression de fébrilité, comme si les auteurs avaient voulu trop en mettre, trop vite. Ce qui d'un autre côté, donne un dynamisme un peu fou, renforcé par l'utilisation de couleurs incendiaires. Pas forcément désagréable.

L’œuvre nous plonge dans un univers où il est fait de manière constante, référence aux polars, aux ambiances de gangsters et aux films de la blaxploitation des 70 's. Certains personnages ne sont d'ailleurs pas sans rappeler Shaft, Black Caesar ou l'excellent (et parodique) Black Dynamite. Rien de tel donc, pour accompagner la lecture de Dead Letters, qu'un classique parmi les classiques comme la B.O. de Superfly par Curtis Mayfield. Ou mieux, plus politique : « Stand up and be counted » par Ghetto Kitty.

En réalité, le côté blaxploitation, n'est pas qu'un simple effet de style. Il y a, dans ce Dead Letters T.1, comme dans les films cités plus haut, la volonté de produire un discours moderne sur la société contemporaine et sur le fait d'être noir dans un pays majoritairement blanc, catholique, où la domination des premiers par les seconds n'est pas à démontrer. Attention, notre héros n'est pas Malcolm X pour autant.
Quoique...
Dans le dernier quart, ce qu'on soupçonnait jusqu'alors devient clair, on lit sur un panneau la phrase : « If he hollers let him go », « S'il braille lâche-le », tirée d'une comptine équivalente à notre « Am, Stram Gram »… Cela pourrait évoquer la situation du personnage principal à ce moment du récit, mais c'est également le titre d'un roman de Chester Himes publié en 1945, livre extrêmement précurseur qui traite de la condition des afro-américains aux États-Unis, en racontant l'histoire d'un jeune ouvrier dans un chantier naval, confronté au racisme et au suprémacisme blanc.
Dead Letters n'est certes pas une œuvre « politique » au sens strict mais il est clair que Sebela et Visions ont voulu produire un comic à plusieurs niveaux de lecture, moderne et laissant la place à des personnages d'origines, variées. Cette diversité n'est certes pas absente de la bande-dessinée américaine – surtout ces dix dernières années -, l'excellent tumblr « Superheroes in color » nous invite à la voir, au-delà de personnages emblématiques comme Black Panther, Blade ou Luke Cage.

Le dessinateur Chris Visions, est présenté comme venant du graphisme, du jeu vidéo et du story-boarding. Il réalise ici son premier comic-book et je vous invite à vous rendre sur le Net, rechercher les différents dessins qu'il publie, vous y trouverez de très belles réalisations dont – au moins – un Blade (justement) et une variant cover de l'album « The new danger » de Mos Def, dans un style rappelant Enki Bilal.
En parcourant ses autres dessins, on comprend aisément d'où lui viennent ses influences, la blaxploitation n'est pas la seule et c'est enthousiasmant.

Le moins qu'on puisse dire, c'est que son dessin ne manque pas d'identité. Les plans sont ultra-dynamiques, les planches, éclatées et les traits vont du fin au très grossier.
Les cadrages souvent très serrés – action oblige - laissent peu de place aux décors. Et lorsqu'on a la chance d'apercevoir un arrière-plan, c'est souvent très beau.
Le travail fait sur la composition des planches favorise une immersion totale du lecteur, les pages sont majoritairement pleines, sans bordures. On regrettera le côté sketchbook de certaines cases, qui donnent une impression de travail bâclé pour certaines scènes d'action. Mais tout cela devient plus sage dans la dernière partie, avec parfois un léger effet aquarelle. Et ça fait du bien !

Dead Letters : Mission existentielle est donc un premier tome déconcertant, sur lequel j'ai du mal à me faire un avis tranché. J'apprécie l'audace graphique mais les dessins sont parfois vraiment trop brouillons. Le scénario est très stimulant, il n'a sûrement pas fini de nous surprendre tant les possibilités offertes sont infinies. J'espère que la suite saura trouver un rythme plus régulier, plus mûr peut-être. Laissons lui le temps.

En bref

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