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Critique de Les mauvaises herbes

par bulgroz le mer. 21 nov. 2018 Staff

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Au milieu des années 1930, le Japon et la Corée sont en guerre.
Les Coréens et plus tard, les Chinois, sont soumis à une politique colonialiste basée sur l’asservissement, l’acculturation et les atrocités en tout genre.
Si cet épisode est plutôt bien connu des occidentaux, puisqu’il nous permet de comprendre les lignes de force à l’œuvre durant toute la seconde Guerre Mondiale, le sort réservé aux Coréens l’est beaucoup moins. Celui réservé aux Coréennes lui, est presque tabou (le premier ministre japonais Shinzō Abe refuse régulièrement d’aborder le sujet).

De quoi parle-t-on précisément ?
De l’esclavage sexuel institutionnalisé par les Japonais, qui soumettaient de très jeunes filles prises dans les franges les plus misérables de la population au bon vouloir des soldats.
Ces jeunes filles souvent mineures que l’on nomme à l’aide d’un atroce euphémisme « femmes de réconfort » ont vécu l’enfer pendant de nombreuses années en Corée puis en Chine quand ce dernier pays entra lui aussi en guerre contre le Japon en 1937.

Les mauvaises herbes est une bande dessinée biographique. L’autrice est partie interroger l’une de ces femmes victime de la barbarie, Oksun. Vivant avec d’autres anciennes esclaves sexuelles dans une « maison de partage ».
Oksun est mineure quand ses parents la vendent. Elle l'est encore quand elle se fait rafler pour servir d’esclave sexuel aux Japonais. Les mauvaises herbes fait donc le récit de sa vie sous forme de souvenirs-flashbacks narrés par Oksun à l’autrice. Le récit est ainsi « haché » ce qui permet aux lecteurs de souffler un peu entre deux scènes car, vous vous en doutez, ce n’est pas une lecture facile. Heureusement, la personnalité et l’humour d’Oksun permettent d’alléger le propos.
Vous n’y trouverez pas d’images chocs ni morbides. En revanche, le discours se fait sans détour et l’utilisation massive du noir pour évoquer les passages les plus sombres permet à Keum-Suk Gendry-Kim de nous livrer une BD pudique et directe, ce qui n’est pas forcément facile lorsque l’on s’attaque à un sujet pareil. Elle se met elle-même d’ailleurs en scène, doutant du bien-fondé de son travail de reportage : n’est-ce pas trop violent pour Oksun de revenir sur ces événements qui ont détruit son enfance, sa vie et celle de dizaines de milliers de femmes et d’enfants ?

Les mauvaises herbes est une bande dessinée à laquelle les lecteurs et les lectrices d’Europe (et les autres aussi, hein) doivent se confronter.
Déjà parce qu’une fois accepté ce choix étrange de police d’écriture pour les bulles, esthétiquement elle vaut le coup (je n’étais pas forcément convaincu dès le début). Ensuite parce qu’à moins de s’y être intéressé personnellement, nous ne savons pas grand-chose de l’histoire asiatique contemporaine.
Les seuls événements que l’École nous enseigne sont ceux dans lesquels une puissance occidentale est impliquée (attaque de Pearl Harbor, bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki…).
Jamais au cours de nos scolarités ne fut évoqué le massacre de Nankin : six semaines d’horreurs au cours desquels des centaines de milliers de Chinois.e.s furent assassiné.e.s et des dizaines de milliers de femmes et d’enfants violés par l’armée japonaise.

Plus qu’un récit des horreurs perpétrées par une armée sur des populations civiles, Les mauvaises herbes, c’est aussi le rappel de la récurrence des violences faites aux civils et en particulier aux femmes en temps de guerre.
Le viol a toujours été utilisé comme une arme afin de soumettre les populations, en particulier lorsque le conflit est motivé par une épuration ethnique... et si ce récit concerne la Corée, la Chine et le Japon, il rappelle qu’aujourd’hui encore, les femmes sont livrées à la barbarie des hommes en arme.

En bref

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