Viens Dans Mon Comic Strip : Batman par Gerry Conway

Nouvel article de la rubrique de Jean-Marc Lainé consacré à la chauve-souris que l'on connait tous !

BATMAN PAR GERRY CONWAY

Polar ou du cochon ?

 

Les hasards d’une vie professionnelle riche en sensations m’ont conduit récemment à me replonger dans des périodes de Batman que je connais assez mal. Et notamment, j’ai été amené à me pencher sur les épisodes écrits par Gerry Conway et Doug Moench.

 

Dans les années 1970, Marvel a une tête d’avance, en termes de ventes, sur DC. Cela peut s’expliquer par mille raisons, certaines relevant d’une distribution en kiosque aujourd’hui fortement sujette à caution (la constitution d’un marché de l’occasion entraînant un détournement des quantités imprimées vers des réseaux de seconde main, ce qui rendait les titres publiés encore plus difficilement rentables qu’avant). Mais au-delà des différents problèmes structurels d’un marché en pleine mutation (naissance des librairies spécialisées et des boutiques de vente par correspondance…), les éditeurs de chez DC estiment que Marvel fait un boulot plus attractif, et débauchent à qui mieux mieux les scénaristes de la concurrence. C’est ainsi que Steve Englehart est dragué par l’éditeur de Superman et se retrouve à écrire les aventures de Batman et de la Ligue de Justice, dans l’espoir de rééditer l’exploit accompli auprès des Vengeurs ou de Captain America. Et Gerry Conway, quant à lui, est attiré dans les filets de DC pour injecter du soap et du feuilleton.

Début du run de Gerry Conway sur la franchise Batman

Conway, pour ceux qui ne connaissent pas, c’est le scénariste qui a tué Gwen Stacy quand Stan Lee ne regardait pas, et qui fait carrière à la télévision, notamment en travaillant ces dernières années sur des séries de la licence Law & Order. Ses Batman, c’est un peu à mi-chemin entre les deux, à la fois dans la chronologie et dans la tonalité.

Gerry Conway dans la fleur de l'âge

En 1980, Gerry Conway devient le scénariste des aventures de Batman, rédigeant bientôt à la fois Batman et Detective Comics. Cette situation relativement inédite permet donc au scénariste de lancer des intrigues courant sur les deux mensuels, et donc de renforcer le côté feuilleton, en incitant les lecteurs à prendre les deux séries s’ils veulent savourer l’ensemble du récit. Ça tombe bien, c’est pile-poil ce pour quoi il a été embauché.

Le travail de Conway est plutôt de qualité. Il lance plein d’histoires, s’intéressant notamment au passé d’Alfred, à qui il découvre une fille, Julia, née d’une aventure avec Mademoiselle Marie, la célèbre résistante française de l’univers DC. De même, il ramène d’anciens vilains et développe certains personnages hérités de la période Englehart (Rupert Thorne, Hugo Strange…). Enfin, bien conscient qu’il n’est pas aisé de secouer le statu quo autour de Batman, il s’intéresse à Gotham en chroniquant le tourbillon des élections municipales, donnant de plus en plus d’importance à Arthur Reeves et Hamilton Hill, les deux candidats (aussi crapuleux l’un que l’autre, au demeurant).

 

Il reste quelque deux ans sur le personnage, et son successeur, Doug Moench, poursuit sur sa lancée, rédigeant également les deux séries et proposant des aventures fortement teintées de pulps, sa marque de fabrique. Notamment, il lance une saga ambitieuse où le héros est confronté aux vampires du Moine, et Batman transformé en buveur de sang.

Si la période s’inscrit dans la lignée du travail d’Englehart et Rogers, considéré comme un tournant dans l’histoire de Batman, elle semble un peu éclipsée par les travaux de ces deux auteurs. Pourtant, force est de constater que les prestations de Conway et Moench sont de fort bonne tenue (pour autant qu’on puisse les lire in extenso, ce qui est un autre problème, on y reviendra). Conway, notamment, est sans doute l’un des premiers à envisager durablement Gotham City comme un microcosme foisonnant, un vivier de trognes inoubliables, et pour ainsi dire un personnage à part entière.

Malheureusement, en France, les périodes de Conway et Moench ont souffert de l’incurie de Sagédition. Réputée pour ses traductions télégraphiques compilant phrases non verbales et dialogues incomplets, ainsi que pour ses publications alternant pages couleurs et pages noir & blanc (en dépit de toute logique, même économique), la maison d’édition a pulvérisé ses records personnels dans le cas de cette période injustement mésestimée. Les épisodes sont publiés dans le désordre, piétinant la logique de feuilleton instaurée par Conway (Robin présente Dala à Bruce, mais il la rencontre dans le fascicule VF suivant, Hamilton Hill est élu dans un numéro, mais encore candidat dans l’autre… même les épisodes de Wolfman avec un Two-Face réinséré et guéri sont publiés au petit bonheur la chance, foutant en l’air la tragique rédemption à laquelle l’ancien procureur s’agrippe…). Certaines sagas sont extirpées pour être publiées dans la collection “Le Justicier” (ainsi des épisodes où Julia rencontre son géniteur…). Ne parlons pas du triangle amoureux entre Bruce Wayne, Vicki Vale et Selina Kyle, dont quelques épisodes font l’objet de l’album “la Rivale”, faisant fi de la montée de tension dans la série. Enfin, de nombreux épisodes sont carrément passés sous silence. Par exemple, la lutte de Batman contre les Vampiri du Moine, où l’arrivée de Killer Croc dans les milieux louches de Gotham, autant de trucs qui n’ont jamais été traduits (même mal) par Sagédition.

 

Des tomes des éditions françaises aux traductions douteuses (voir plus bas un exemple) 

En France, Batman, comme d’autres héros DC, a longtemps souffert de l’image d’un personnage immuable, gravé dans le marbre, aux aventures insipides qui se suivent sans cahot. À redécouvrir le travail de Conway et de Moench, on comprend que c’est faux, mais le massacre éditorial orchestré par Sagédition a tout fait pour entretenir cette image erronée.

La période de Conway et Moench mérite sérieusement le détour. À la reparcourir, même par bribes, on se rend rapidement compte qu’elle a servi de base au dessin animé sorti au début des années 1990 et orchestré par Paul Dini et Bruce Timm. De fait, les deux auteurs-producteurs ont extirpé de ces numéros une galerie de personnages (Rupert Thorne, Hamilton Hill, Harvey Dent et son épouse, Killer Croc, Harvey Bullock…) qui avaient connu avec Conway et Moench une première voire une seconde jeunesse. Ils leur ont repris également l’idée d’une ville foisonnante où Batman n’est qu’un élément des drames qui s’y jouent, pas le personnage central.

L’importance des épisodes de Conway et Moench peut être appréhendée grâce à des rééditions. Car les scénarios ont été illustrés le plus souvent par des dessinateurs de premier ordre, à savoir Don Newton et Gene Colan, vedettes de compilations récentes. Le premier, décédé en 1984 d’une crise cardiaque, fournit des pages merveilleuses quand il est associé à Dan Adkins, qui lui convient particulièrement. Mais les pages encrées par Alcala ou DeZuniga sont loin d’être hideuses. Comparable au style de John Byrne, vivant, expressif, énergique et ombré, celui de Newton manque peut-être de chaleur, là où Byrne savait faire rire et pleurer ses personnages. Quant à Gene Colan, encré par Klaus Janson ou Dick Giordano, il livre des récits très sombres, crépusculaires, qui conviennent à merveille au Détective de la Nuit.

 

  

Deux rééditions où vous pouvez (re)découvrir des oeuvres des 2 scénaristes

D’une certaine manière, en alliant politique, mafia, fantastique presque gothique et intrigue policière, Conway et Moench ont préparé le terrain à Frank Miller et à sa redéfinition de Batman, notamment dans Batman: Year One.

Le défaut de la période Conway / Moench, c’est d’être coincée entre la prestation de Steve Englehart et l’électrochoc qui fut celle de Miller. Entre deux monuments, ces épisodes ont été un peu oubliés. Les rééditions récentes, consacrées à Newton et à Colan, devraient en partie réparer ce tort (en partie seulement puisque la structure en feuilleton courant sur les deux séries empêche de publier des sagas au long cours), dans l’attente d’une intégrale des épisodes de Gerry Conway et Doug Moench. Parce qu’ils le valent bien.

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