Un tome puissant et intense, où l'intrigue avance énormément, autant sur la guerre que sur les Dieux Anciens, avec une ouverture mythologique profonde et un déluge d'affrontements épiques
Delcourt propose en mai 2026 le dixième volume de Monstress, formidable série lancée en version originale chez Image Comics depuis 2015. Les autrices Marjorie Liu et Sana Takeda rencontrent avec ce titre un succès publique mais aussi critique, avec ainsi l'obtention de sept Eisner Awards, deux Hugo Awards et le Harvey Awards du Livre de l'année 2018, rien de moins !
Cette saga nous amène dans un autre monde, à l'ambiance et à l'esthétique proches de l'Asie du début du XXe siècle, où les règles et entités sont différentes. Les chats y parlent et sont des êtres mystiques, dont beaucoup sont des nécromanciens (qu'on dit nekomanciens, ici). Les Sorcières existent, les tigres sont humanoïdes, et le Monde connu (ce que l'on désigne comme le territoire identifié par cette civilisation) a été transformé par les expériences et inventions de l'Impératrice-Shaman, qui s'est unie au Dieu Ancien appelé Zinn pour avoir une descendance. La dernière en date est la jeune Maika, amputée d'un bras mais liée à Zinn, contre son gré même s'ils collaborent contre les différentes organisations, appelées Cours, et le Lord Docteur, son père savant fou et cannibale.
Récemment, Maika a visité la planète-prison Golga avec ses amis Kippa (fillette renarde extrêmement loyale et touchante) et Ren (chat ex-agent double qui veut se racheter). Une année a passé dans le Monde connu en leur absence, et le Lord Docteur a entamé une guerre terrible et pleine de succès, afin de récupérer les cinq fragments du Masque de l'Impératrice-Shaman. Il en a deux et court après les autres, alors que Maika forme des alliances et apprend à vivre sans Zinn. Cependant, le neuvième tome s'achève sur la révélation que tous ceux qui ont touché les fragments du Masque sont attaqués / possédés par d'autres Dieux Anciens...
Mais que se passe dans Monstress Tome 10 : Les dieux cachés, à nouveau fort bien édité par Delcourt dans le format et le bestiaire du début ?
Maika est agressée par le Dieu Ancien appelé Lore, qui veut prendre le contrôle d'elle, alors que Kippa, qui a aussi touché un fragment, est possédée par son sbire Jaar. Zinn échange en son for intérieur avec la Forge, un Dieu Ancien avec qui il remonte ses souvenirs, dont leurs tortures aux mains des robots Serviacs, qui ont refaçonné leur peuple après la destruction de leur planète pour devenir métamorphes au prix de terribles souffrances.
Maika parvient à dompter Lore, alors que la Forge prend le contrôle du Lord Docteur, dans un plan habile. La Forge ordonne la mise à mort de Maika, ce qui irrite la Bête, sa sœur bionique en principe fidèle à leur père mais qui sent la bascule en lui. La Forge révèle une stratégie personnelle, au point de trahir Lore, le capitaine des Souillés qui sont inférieurs aux autres mais ont une forme d'honneur.
Maika et Lore libèrent leurs forces, puis décident de confronter autant le Lord Docteur que la Forge... tandis que Ren obtient des chats ramenés de Golga les moyens pour tenter de libérer Kippa. La Sorcière Yvette, elle aussi liée à un Dieu Ancien, vient participer à « la fête », et surtout aux explosions de violence, aux trahisons (dont celle de Tuya) et aux choix affreux qui s'annoncent...
On le comprend, si le neuvième tome redéfinissait les principes de Monstress et montrait quantité de dialogues et d'échanges pour former des alliances (voir la critique ici : LIEN), cette suite lâche complètement les chevaux.
Le scénario va très vite et très fort, en livrant énormément de révélations sur les Dieux Anciens. L'on en apprend plus sur leurs origines, leurs traumatismes, leurs organisations, leurs codes, leurs liens, leurs sentiments même (Lore n'aime pas « manger » des êtres vivants car il sent leur détresse) et même leur honneur. Ce que l'on a longtemps vu comme des armes de destruction massive, des croquemitaines absolus sont ainsi dotés d'une forme d'humanité, ce qui rebascule encore les piliers du titre pour changer la vision de ces entités.
En outre, le volume précédent montrait un Lord Docteur idéal en grand méchant invincible, mais l'équilibre est bouleversé par une possession rapide et irrémédiable, qui permet de surprendre le lecteur et de rendre chaque chapitre pleinement imprévisible.
L'on dispose de plus d'énormes phases d'action, qui manquaient précédemment, avec des affrontements homériques et sanglants, qui tapent dur et qui font bien mal. La bataille du milieu de tome est ainsi un prélude au combat terrible, autant intime que multiple, de la fin avec un cliffhanger qui pourrait être positif, mais l'on craint le pire.
Bien sûr, Maika et ses proches ne sont pas oubliés, car Monstress est essentiellement une série centrée sur ses personnages et leur psychologie. L'héroïne, que l'on pensait affaiblie et qui se croyait brisée et vide, est opposée à elle-même et est au pied du mur, ce qui l'amène à confirmer pour les autres et surtout pour elle son immense abnégation et sa volonté absolue. Le discours de son amie Areka, sur sa lignée et les « validations » qu'elle a de fait pour devenir Reine, est agréable et enfin audible pour Maika, qui semble cesser de se lamenter et surtout de se fuir, pour assumer et s'imposer.
C'est ainsi fort inspirant et prenant, alors que le lecteur a le cœur serré devant Kippa et est derrière Ren et ses essais mystiques. Nos héros sont au cœur du jeu et des enjeux, et ils ne déçoivent pas, avec également de belles attitudes chez leurs adversaires, comme la Bête et ses propres émotions.
Graphiquement, Sana Takeda confirme son talent avec une ligne artistique formidable. Elle délaisse quelque peu les architectures et décors léchés pour embrayer pleinement sur la fureur, la violence, la folie des batailles et des massacres, mais aussi la cosmologie générale. Sa gestion des souvenirs de Zinn est puissante et intense, et cela participe aux formidables révélations sur les Dieux Anciens.
Surtout, les échanges « internes » à Maika et ses affrontements intérieurs sont éblouissants, pleins de grâce et d'étrangeté, alors que les transformations sont glaçantes. L'on se souviendra longtemps des pauvres souffrances de la petite Kippa lors de la possession initiale...
En bref
Après un volume de refondation de la série via de bons dialogues et la mise en place d'intenses alliances, voici le feu d'artifice. Ce dixième tome fait feu de tout bois, autant en donnant de terribles révélations sur les Dieux Anciens, soudain presque « humains » dans leurs réactions, qu'en livrant des affrontements extrêmement violents et épiques. Maika est intense et prend une autre aura, Kippa serre le cœur et la tension monte autant que la brutalité entre les protagonistes. Tous ne s'en sortiront pas... et donc, vivement la suite pour le savoir !
Positif
Des apports formidables à la mythologie et aux Dieux Anciens.
Un rythme plus intense, plus direct, avec des batailles intimes et publiques terribles, via une intensité folle.
Un graphisme épatant pour ces combats et pour l'aspect cosmique des Dieux Anciens.
Negatif
Un Lord Docteur un peu trop aisément écarté, bien que la surprise fonctionne.
A nouveau, des retours de personnages « secondaires » qui mériteraient quelques rappels / précisions.
La petite facilité à laquelle les chats revenus de Golga livrent bien aisément les compléments d'information et d'énergie nécessaires pour avancer l'intrigue.








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