Viens Dans Mon Comic Strip : Dans sa tour d’ivoire
Jean-marc Lainé nous parle cette fois-ci d'un nouveau personnage abordé dans le fameux Kamandi 6 d'Artima.

Dans sa tour d’ivoire
Reclus dans la Tour du Destin, le Doctor Fate surveille le monde, toujours prêt à s’élancer dans l’espoir de le protéger des menaces surnaturelles de tous ordres. Enfin, les Sphinx volants et les momies vindicatives font partie de son menu de prédilection, reconnaissons-le !

le héros apparait aussi dans le Kamandi 6 !
Le Doctor Fate fait son apparition en Amérique dans les pages de More Fun Comics #55, daté de mai 1940. Il fait donc partie de la première génération de héros, bondissant sur la scène un peu moins de deux ans après Superman. Il naît dans un périodique qui a été le berceau de nombreux héros désormais célèbres, comme le Spectre, Aquaman, Green Arrow, voire Superboy (quoique plus tardivement), et quelques autres moins connus comme Doctor Occult (une création de Siegel et Shuster, deux gars bien connus de nos services), Congo Bill ou Johnny Quick.

More Fun Comics, créé par le Major Wheeler-Nicholson, appartient à la société National Allied Publications, celle qui formera plus tard DC Comics en fusionnant avec All-American Publications. Les deux catalogues se ressemblent beaucoup, mais les personnages de chez All-American, parmi lesquels on peut compter Green Lantern, Flash et Wonder Woman, sont plus célèbres (bon, il faut aussi compter Batman et Superman, publiés respectivement dans Detective Comics et Action Comics par Detective Comics Inc, la société sœur de National Allied Publications : oui, c’est compliqué…).

Mais bref, Doctor Fate, malgré son charme, fait partie des seconds couteaux. Sa dernière aventure durant l’Âge d’Or date de More Fun Comics #98, estampillé de juillet 1944.

Après, l’histoire est bien connue. Sous l’impulsion de Julius Schwartz, certains héros (Flash, Green Lantern, Atom…) sont réinventés dans les pages de Showcase, d’autres sont remis au goût du jour (Aquaman et Hawkman sont modernisés, réfections moins violentes que pour les collègues susnommés). Depuis Flash #123, tout le monde sait que les héros de l’Âge d’Or vivent sur Terre-2, et la série Justice League of America accueille, à raison d’un diptyque par an, une rencontre entre la Ligue de Justice de Terre-1 et la Société de Justice de Terre-2. Dans les rangs de cette dernière figurent des héros un peu oubliés, et notamment Doctor Fate.

Le bon docteur ne fera jamais les honneurs d’une réécriture, quelle qu’elle soit. Il apparaîtra avec Hourman dans deux numéros de Showcase, fera un détour dans des aventures de Superman et Batman, mais sa première véritable aventure à son nom, il faudra qu’il attende 1975 pour la vivre.

Faisons, nous aussi, un détour pour évoquer la série 1st Issue Special. Cette série étrange, riche et foutraque, naît en avril 1975, et ne connaîtra que treize numéros. Le principe, proposé par Carmine Infantino, est le suivant : puisque les numéros 1 se vendent mieux, pourquoi ne pas faire une série entièrement composée de numéros 1, qui proposeraient des aventures de nouveaux personnages ? L’idée, derrière la boutade, c’est de dénicher de nouveaux succès potentiels. En bref, 1st Issue Special se propose de tenir le rôle de Showcase, la série qui, à partir de 1956, a vu arriver Barry Allen, Hal Jordan, Ray Palmer, les Challengers de l’Inconnu, Adam Strange…

Bon, autant dire tout de suite que ça n’a pas marché aussi bien. Le premier numéro accueille l’Atlas de Kirby (un numéro que je conseille à tous les amateurs du King, tant il rassemble de thèmes fondateurs). Mais à part le Warlord de Grell et le Creeper de Ditko, la série n’accouchera pas de licences porteuses. Cependant, elle présente quand même plein de belles curiosités.

Et dans le numéro #9, Martin Pasko et Walt Simonson se chargent de redonner une jeunesse au Doctor Fate, qui n’avait pas fait l’objet de telles attentions depuis le début de l’Âge d’Argent. Pour le coup, ils livrent un épisode dynamique, très beau, à l’encrage riche et puissant, avec des onomatopées travaillées totalement au service de l’histoire, bref, ils remettent tout sur pied et signent des planches savoureuses.

En France, le récit paraît dans Kamandi #6. Le périodique semble abonné à 1st Issue Special, et ce numéro précis accueille également l’épisode consacré aux Proscrits, dont nous vous avons doctement entretenus il y a quelques semaines. Les pages sont donc présentées en noir & blanc, remontées (avec pas trop de massacre…), et l’ensemble permet de profiter de l’encrage très matiéré de Simonson. Les aplats noirs voisinent les retours de blancs et les grattages, les hachures, effets pyrotechniques et symboles géométriques envahissent les planches, c’est un festival. Le lettrage français présente une régularité surprenante, qui confine à celle de la machine à écrire, mais en plus rond. L’approche de paire est trop large, c’est pas super joli, mais ça passe.

Pour l’occasion, le héros est rebaptisé Docteur Destin à l’attention des lecteurs français. L’histoire tourne autour du combat du sorcier contre une méchante momie, Khalis. Mais l’intérêt ne se résume pas à la débauche d’effets spéciaux. Le récit replace le héros dans sa Tour, étonnant édifice donnant l’impression qu’il est séparé du monde qu’il veut protéger. Autre point fort, la relation entre Kent Nelson et son épouse Inza, ombrageuse rousse incendiaire, occupe une place essentielle, ce qui est assez rafraîchissant dans un univers de super-héros où le titulaire fait tous les efforts pour dissimuler son secret afin soi-disant de protéger sa dulcinée. Là, au contraire, on observe une relation fusionnelle (quoique parfois tendue) où l’épouse se montre aussi aguerrie que son preux magicien servant.

Au final, Pasko (qui ne nous avait pas habitués à un si grand dynamisme) et Simonson (qu’on se serait plu à voir sur une série régulière de Doctor Strange) livrent un « premier épisode » assez épatant, classique dans son déroulement mais riche en niveaux de lecture. Bien entendu, DC Comics connaîtra au milieu des années 1970 les déboires que l’on sait (politique de prix bordélique et problèmes de diffusion entraîneront des arrêts de séries en masse, la fameuse « DC Implosion »), et notre brave Docteur Destin devra attendre encore une douzaine d’années avant d’avoir le droit à ses propres aventures, marquées par la personnalité de Jean-Marc DeMatteis.

Mais ceci est une autre histoire.

Jean-Marc Lainé, auteur, traducteur et responsable éditorial dans le monde des comics. Il a écrit récemment le livre : Comics & Contre-Culture, disponible à ce jour.


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