Viens Dans Mon Comic Strip : Les aventures de Phoebe Zeit-Geist
Petit tour du côté des oeuvres érotiques des années 60 et surtout à l'époque de mai 68 si cher à notre histoire.

LES AVENTURES DE PHOEBE ZEIT-GEIST
L’air du temps de mai 68

Quand on parle de censure et de bande dessinée, un nom revient bien souvent, celui d’Eric Losfeld. Pourfendeur mais aussi cible d’une certaine bien-pensance, Lostfeld, à la fin des années 1960, serre les rangs avec des gens comme Jean-Jacques Pauvert, éditant des ouvrages qui énerveront les censeurs mais permettront d’élargir les brêches dans le mur du conservatisme, le fameux mur qui s’effondrera en partie en mai 1968.
Losfed est encore aujourd’hui connu pour les accortes héroïnes dont il a publié les aventures : Barbarella par Forest, Jodelle ou Pravda par Peellaert témoignent de son engagement pour l’expression d’une femme libérée, parfois un peu virago, parfois un peu caricaturale, mais tellement nouvelle, tellement subversive. L’érotisme, fortement teinté d’ironie, transparaît également dans Epoxy, de Van Hamme et Cuvelier, relecture insolente d’une mythologie empruntant aussi à l’univers de la chimie.
Si les historiens de l’édition rappellent à l’envi les noms de Barbarella, Jodelle et Pravda, ils oublient, bien rapidement une autre « survireuse » dont on doit l’arrivée dans nos contrées à Losfeld : Phoebe Zeit-Geist.
Traduction d’une série publiée dans l’Evergreen Review en 1965, revue littéraire avant-gardiste lorgnant vers la contre-culture. Les passages d’un continent à l’autre sont légions (au-delà de Pauvert et Losfeld, on songera à l’Actuel de Jean-François Bizot), dès lors qu’on parle de contestation et de subversion.
Il ne faut donc pas attendre très longtemps pour voir arriver la pauvre héroïne ballotée de ravisseurs en tortionnaires, dans les pages d’un album à la couverture verte, publié en 1968. L’album, renonçant à la bichromie de l’édition américaine, présente un noir et blanc dans l’ensemble assez bien reproduit, mais si certains traits s’étiolent à l’impression.

Contrairement aux héroïnes de Forest ou Peellaert, Phoebe, riche héritière débutant dans la haute société avant d’être enlevée par quelques malandrins et vendue à un tortionnaire sadique s’affichant dans des atours nazis. Il ne sera que le premier d’innombrables ravisseurs la ballottant d’ici et de là. Le troisième épisode est à l’image de l’ensemble de la saga, Phoebe étant attachée, nue, à un hélicoptère, heurtant sur son sillage panneaux publicitaires et affiches à néons de casino. Tel est, en définitive, le constat que font O’Donoghue et Springer, la série parlant de la situation de la femme dans la société, malmenée par les visions phallocrates dominantes, mais également par les interprétations lesbiennes et féministes, aussi dévoyées que celles qu’elles dénoncent.
Le chapitre final, vaste curée où les différents ennemis de Phoebe, noirs et blancs, occidentaux et orientaux, femmes et hommes, etc… fait finalement le portrait d’une société américaine où toutes les idées se bousculent et se télescopent, même les plus sordides, dans un chaos où tout se mélange dans le but évident de secouer le cocotier et de choquer (Phoebe mise en croix sur la couverture de l’édition Losfeld n’est qu’une des expressions de ce tourbillon). Si la satire sociale est mordante, la traduction de l’édition Losfeld ne fait que sourire, et encore, jaune. Est-elle fidèle au texte d’origine ? La consultation des quelques pages VO traînant sur le net permet de remarquer que le traducteur ne s’est pas toujours montré capable de repérer une citation littéraire quand il en croisait une, et laisse entendre que le travail d’adaptation n’est peut-être pas à la hauteur.

Reste que cette héroïne, malmenée et pour tout dire passive, jusqu’à l’hébétude de la dernière séquence, semble ne porter aucun discours, et n’afficher que le triste constat de la chosification de l’humain (surtout quand cet humain est une femme).
L’ensemble peut également se lire comme un roman picaresque, genre où d’ordinaire les protagonistes passent eux aussi de lieu en lieu, de rencontre en rencontre, le sens des choses leur échappant bien souvent. Comme Don Quichotte ou Gil Blas, Phoebe suit le vent, les bourrasques violentes qui l’emportent loin de chez elle, loin d’elle-même parfois. Mais contrairement à Candide (le héros de Voltaire n’est-il pas une parodie des héros picaresques ?), Phoebe n’aura pas réellement l’occasion de cultiver son jardin, à la fin de son périple.
Graphiquement, l’album est un régal. Si le lettrage est à l’image de la trahison, à savoir hésitant, le dessin de Frank Springer est au sommet, insolent, sensuel, sexy, fragile presque. Né en 1929 et décédé en 2009, Springer a débuté comme assistant dans le monde des comic strips avant de dessiner des séries telles que Secret Six chez DC. Encreur, il a embelli les crayonnés de Mike Vosburg sur She-Hulk ou de Frank Miller sur Spectacular Spider-Man. Mais il est surtout connu pour sa capacité à mettre en scène les personnages féminins. Après les aventures de Phoebe Zeit-Geist, il illustrera à la fin des années 1970 celles de Vera Valiant, héroïne romantique et romanesque créée par Stan Lee pour une publication dans les journaux. Dans les années 1980, il livrera la prestation pour laquelle il est le plus connu en France, à savoir la série Dazzler, chez Marvel, contant les aventures d’une chanteuse disco mutante, série pour laquelle, hélas, il souffrira de l’encrage de Vince Colletta. Si ce dernier est lui également un spécialiste des romance comics (son choix n’est donc pas idiot), il prive Springer de ses encres épaisses, rondes, plantureuses, asséchant son trait.

La reproduction, dans Les Aventures de Phoebe Zeit-Geist, rend justice à son dessin, inspiré (comme beaucoup de sa génération), de Milton Caniff et de Will Eisner (et lorgnant vers les coquineries de Wally Wood, genre Cannon). Les ombres y sont capiteuses, les modelés charnels. Si la tonalité du récit, défilé de déboires parfois sans queue ni tête, peut laisser circonspect, le plaisir à savourer les planches de Springer est indéniable.
Jean-Marc Lainé, auteur, traducteur et responsable éditorial dans le monde des comics. Il a écrit récemment le livre : Comics & Contre-Culture, disponible à ce jour.


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